théâtre // Madame de Sade

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Combler le vide

Le « divin marquis » livré aux mains d’un auteur japonais qui mit un terme à sa vie dans un spectaculaire seppuku (suicide rituel) en 1970. Madame de Sade, ou la rencontre entre deux univers complémentaires : un théâtre des Lumières entouré d’ombres nipponnes.

Imaginons, avec Yukio Mishima (pseudonyme de Kimitake Hiroaka, né en 1925), que Donatien Alphonse François de Sade soit vu à travers la lorgnette de six femmes pendant les dix-huit années de sa vie passées en prison (de 1772 à 1790). Autour de ces personnages construits comme autant de figures (le vice, la vertu, la fidélité et la dévotion) qui rappellent parfois les pièces de Jean Genet, Mishima a élaboré une intrigue historiquement motivée par quelques éléments biographiques de l’auteur de Justine : une plainte au tribunal de Provence pour une affaire de prostituée droguée aux bonbons aphrodisiaques ; l’arrestation de Donatien et sa longue détention en de successives prisons jusqu’à sa libération après la Révolution, précédant de peu le divorce de Madame. Mais plus que la vie du libertin ou les intrigues familiales qui en découlent (la scène se passe dans le salon parisien de Madame de Montreuil, sa vertueuse belle-mère), ce sont surtout les insondables questions du désir, de la transgression, du sacré et de sa profanation qui sont ici en jeu.
Sade devient alors « le spectre effrayant et fascinant qui rôde et obsède » ces femmes, un spectre invisible à l’identité insaisissable. C’est ainsi que le décrit Jacques Vincey qui signe (après Le Belvedère de Horvàth, Jours de France de Frédéric Vossier et Mademoiselle Julie de Strindberg, entre 2001 et 2004) la mise en scène d’une pièce abyssale où les conventions de la haute société comme celles du langage s’effeuillent les unes après les autres. Les révérences convenues, les signes de distinction d’une aristocratie finissante et ternie laissent place à des femmes juchées sur de véritables « machines de guerre » : leurs impressionnantes robes-carapaces montées sur roulettes, leurs exubérantes perruques, elles les revêtent pour convaincre ou séduire, et lorsqu’elles les quittent, c’est pour mettre leurs fantasmes à nu. « J’ai fait parader les sentiments en habits de raison » écrivait l’auteur dans la postface de sa pièce paru chez Gallimard en 1976.
Entre le théâtre du XVIIIe siècle et les marionnettes japonaises, Madame de Sade (pièce écrite en 1965) explore les territoires dangereux du plaisir, de la jouissance et du mal. Mais d’emblée, le spectateur est du côté de Sade et non celui de sa redoutable belle-mère pour qui seuls comptent l’honneur et la vertu de sa fille (à la dévotion jugée « déraisonnable » pour son mari). Arguments en faveur du mari, contre-arguments contre le monstrueux beau-fils : toute parole tourne autour du même centre qui n’en finit plus de fasciner : le marquis absent. Car si ces femmes parlent, c’est bien « pour combler le vide qui les menace », explique Jacques Vincey. Dans leurs paroles comme dans leurs gestes, elles nous confrontent à notre imaginaire collectif, à notre liberté, au possible et à l’impossible de nos désirs.

Baptiste Cogitore

Madame de Sade de Yukio Mishima, mise en scène Jacques Vincey
jusqu’au 28 novembre au TNS à Strasbourg
Photos: © Anne Gayant

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