théâtre // Ein Chor irrt sich gewaltig

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Valeurs bourgeoises


Ein Chor irrt sich gewaltig (Un chœur, ça trompe énormément), accueilli les 28 et 29 janvier sur la scène du Maillon, marquait le retour à Strasbourg du metteur en scène René Pollesch. Moins brillant que les deux précédents spectacles qu’on avait déjà pu voir de lui, il séduit néanmoins par sa forme et son énergie.

Il ne faut jamais croire les dossiers de presse. Celui d’Ein Chor irrt sich gewaltig laissait présager un spectacle largement musical, où des extraits de chansons populaires françaises des 70’s émaillaient un texte lointainement inspiré par le film d’Yves Robert, Un éléphant, ça trompe énormément. Très lointainement, nous prévenait-on, René Pollesch n’en conservant que quelques scènes, sans s’embarrasser ni de personnages, ni de narration. Du Pollesch pur jus, donc. Le metteur en scène allemand, longtemps directeur du Prater, la petite scène de la Volksbühne de Berlin, déjà auteur, à 49 ans, de quelque 150 spectacles, a fait du piratage des formes et du discours des cultures populaires sa signature. Ceux qui ont déjà vu Telefavela et Ragazzo dell’Europa il y a quelques saisons au Maillon sont familiers de ce théâtre bavard et ultra-rythmé, où le flot de paroles tricote références pop et textes politiques, économiques, philosophiques. Ils n’ont certainement pas été surpris par la forme d’Ein Chor…, où le discours politique est finalement bien plus présent que la variété française. René Pollesch prélève des scènes d’Un Éléphant… n’en conservant que les situations vaudevillesques où les portes claquent, les couples se séparent et les meubles disparaissent (« Meine Möbel ! »). Autour de Sophie Roïs, tour à tour Marie-Ange, Simon et Bouli, les comédiens jouent indifféremment des hommes et des femmes et le chœur de jeunes filles donne voix à des amants polymorphes. Fragmenté et déconstruit, le spectacle n’en renvoie pas moins à des références claires : la bourgeoisie post-soixante-huitarde que la libéralisation des mœurs rapproche plus que jamais de celles des siècles précédents, comme l’indiquent les costumes bariolés librement inspirés des XVIIIe et XIXe siècles. À la différence près que les femmes, elles aussi, trompent désormais leur mari. À leurs déboires bien terre à terre, dans une époque où l’on parle plus de sexe que jamais, Pollesch mêle des écrits de l’auteur Dietmar Dath sur la société capitaliste contemporaine. Une écriture très rock, des conclusions un peu faciles, qui valurent à son auteur le qualificatif de Lénine 2.0…
Sur le moment, on n’a pas toujours compris où Pollesch voulait en venir. Le rythme effréné qu’il impose au spectateur ne permet pas de décoller de l’immédiateté de l’action. Les scènes de vaudeville se mêlent aux grands discours (parfois assez hilarants) sur l’amour, la sexualité, l’art et le marxisme. L’écriture est remarquable. Elle nous a même, pendant un temps, tenu à distance du fond. On ne peut pas dire qu’établir un parallèle entre la décadence de la bourgeoisie obnubilée par ses plaisirs et la décadence de la société capitaliste soit vraiment osé… on pourrait dire, en revanche, que le fond est plutôt convenu. Mais le rythme soutenu, le niveau des comédiens, Sophie Roïs en tête, les qualités comiques indéniables du spectacles et la mécanique parfaitement huilée de ce chœur de jeunes filles qui interprète les personnages masculins de la farce (on aura bien compris le collectif et l’individu) ont suffi à déclencher l’enthousiasme. Les chansons, de Nathalie à Pour un flirt avec toi, qu’on croyait centrales dans le développement du discours, sont finalement anecdotiques, voire même pour certaines, superflues. Alors certes, on est loin du Pollesch de Ragazzo dell’Europa, patchwork brillant sur les discours, les images et les figures disparates qui ont forgé (ou pas) notre identité européenne. Ein Chor… est beaucoup plus univoque, plus simplificateur. Mais c’est tellement bien fait. Pour une fois, on a laissé la forme prendre le pas sur le fond. On s’est fait avoir et on s’en est quand même réjoui.

Sylvia Dubost


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