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Le théâtre sans spectacle
Pour Ode maritime, poème en prose de Pessoa, Claude Régy a placé le comédien Jean-Quentin Châtelain seul et immobile face au public. Depuis plus de 40 ans, le metteur en scène imagine des dispositifs théâtraux pour créer le meilleur contact possible entre un texte et un public. D’une radicale simplicité et d’une franche austérité : rien ne vient distraire le spectateur, qui doit s’ouvrir à une autre dimension de l’existence, pour une expérience presque spirituelle. Rencontre avec un des maîtres du théâtre contemporain.
Texte paru dans le n°6 du magazine novo
Vers l’Ode maritime
« Je pensais vraiment que l’Ode maritime était une espèce d’Himalaya très dangereux à franchir. C’est seulement maintenant que je suis prêt, après avoir beaucoup travaillé et réfléchi sur l’écriture, aidé par Henri Meschonnic*. Quand Avignon m’a invité, j’ai pensé à ce texte, mais j’ai voulu une jauge très restreinte : il ne fallait pas tomber dans le péché de la déclamation, du faux lyrisme, mais essayer d’en faire une œuvre intérieure. L’océan représente pour Pessoa l’immensité de la vie intérieure, avec ses zones d’ombres, ses contradictions, ses secrets inextricables. Nous avons abouti à un spectacle de deux heures, avec un seul comédien, qui essaye de transmettre l’inspiration de Pessoa au moment où il écrit. »
La théâtralité du langage
« Meschonnic parle de « théâtralité inhérente au langage ». Il faut donc la découvrir, la faire voir, ne pas chercher de théâtralité externe au langage, c’est-à-dire dans la décoration, qui encombre l’esprit, qui bloque l’imaginaire. J’ai été très surpris de voir que ce que j’ai pris à Meschonnic, on l’avait empiriquement découvert en 68, au moment de L’Amante anglaise de Duras. Elle avait écrit Les Viaducs de la Seine-et-Oise, pièce que j’ai montée. Duras s’est rendue compte qu’elle avait limité son pouvoir de création par obéissance aux règles du théâtre ; il y avait trois actes, des figurants, des changements de décor, et son écriture était beaucoup moins libre que dans ses romans. Elle a voulu écrire un roman sur ce même sujet. L’Amante anglaise est écrit sous forme de questions-réponses : j’ai été certain immédiatement qu’on pouvait faire du théâtre avec cela. Avec ce texte, on ne pouvait pas bouger, cela n’avait aucun sens : on a abouti à des acteurs immobiles assis sur une chaise. C’est là qu’on a trouvé ce chemin direct de l’écriture au spectateur, par l’intermédiaire de l’acteur, sans aucune intervention de mise en scène, et cela a guidé à peu près tout mon travail. »
Jean-Quentin Châtelain dans Ode Maritime – Photo: Mario Del Curto
La voix de l’écriture
« Il n’y a plus vraiment de représentation spectaculaire, il n’y a en général pas de costumes, presque pas de décor. Le travail du metteur en scène est de trouver comment faire passer la matière de l’écriture à travers l’acteur vers le public. L’erreur majoritaire est de croire que l’important dans un texte est ce qui est dit. Or on sait, en théorisant sur le langage, que la grande qualité de l’écriture, c’est qu’elle est impuissante à dire ce qu’elle voudrait dire, et c’est de cette impuissance que naît la poésie. C’est ce que Jon Fosse, que j’ai beaucoup monté, appelle la voix muette de l’écriture. Cela m’a toujours frappé que parmi les gens de théâtre, qui en principe travaillent sur des textes, certains ne font aucune étude sur l’écriture, sur le langage. Ils se réfugient dans des effets extérieurs, dans des décors, des vidéos, de la musique, des costumes… tout un déploiement de technologie. On est baba devant le progrès, mais le progrès c’est qu’on imagine à la place des gens, on leur montre des images au lieu de leur laisser créer les leurs. Pour moi tout cela a des conséquences extrêmement menaçantes.
L’Ode maritime est une proposition pour les imaginations, et ma théorie du théâtre est justement cela : il faut rendre le public, l’acteur, et tous les autres participants du spectacle écrivains et poètes. C’est ce canal, ce chemin qui m’intéresse : de l’auteur en train décrire au spectateur en train d’écouter mais qui devrait presque avoir l’impression de recréer, de réécrire l’œuvre. »
Une autre dimension de l’être humain
« J’ai toujours choisi des écritures qui s’éloignaient du réalisme, de la psychologie, de la notion de personnage, d’une histoire à raconter. Evidemment ce sont des formes qui vont plutôt vers l’abstraction. C’est peut-être pour cela que Pessoa est très attirant, parce qu’il est très concret et très intérieur, il nous force à casser nos limites et nous entraine vers des régions qu’on occulte, dont on ne parle pas. Lui ne fait pas semblant, il exprime absolument tout ce qu’il sent. Y compris les choses les plus dures, comme dans Ode maritime. L’accueil à Avignon et Lausanne m’a d’ailleurs surpris, je m’attendais à ce que les gens trouvent cela très difficile et trop violent, moralement très choquant. En fait ils ont reçu cela comme quelque chose de bienfaisant, presque comme un don. Peut-être parce que cela leur donne accès à une autre dimension d’eux-mêmes. La civilisation moderne ne nous donne pas souvent cette occasion-là. »
*Henri Meschonnic (1932 – 2009) : théoricien du langage, essayiste, traducteur et poète
Propos recueillis par Sylvia Dubost
Portraits de Claude Régy : Pascal Bastien
Ode maritime de Fernando Pessoa, mise en scène Claude Régy, du 15 janvier au 4 février au Théâtre National de Strasbourg
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