théâtre // Airport kids / Stefan Kaegi

Les vraies gens

Entre documentaire, fiction et reality-show, le Suisse Stefan Kaegi donne nouvelle forme au théâtre politique. Et interroge les réalités de la mondialisation en convoquant sur scène ceux qui les vivent.

Article paru dans le magazine novo

Les employés des call-centers indiens, ceux de Sabena, des citoyens de Bonn ou d’Europe centrale… Stefan Kaegi les a tous convoqués dans ses spectacles pour faire profiter le public de leur « expertise » dans leur domaine – maisons de retraite, plans économiques, port d’armes chez les jeunes, système parlementaire – rendant cette réalité palpable et le propos crédible. Il leur a fait raconter leurs expériences mais aussi leurs rêves et leurs souvenirs… et ce mélange évite à Kaegi les écueils à la fois théâtre documentaire et du reality-show : la gravité, le voyeurisme ou le larmoyant. Et c’est la force des spectacles de Kaegi : aborder des questions politiques et sociales frontalement mais avec légèreté et poésie. L’astuce et la drôlerie de ses mises en scène, jouant souvent sur le décalage entre le propos et le décor, injectent de la distance et donc de la fiction.

Cargo Sofia, présenté au Maillon en 2007, embarquait ainsi le public à bord d’un camion en compagnie de deux routiers bulgares, pour un périple entre zones de transit, parkings et poste-frontière, à la fois cocasse et éclairant sur les conséquences humaines de la libre circulation des marchandises. Mnemopark transformait la campagne suisse, abandonnée par les agriculteurs, en gigantesque décor pour train électrique et pour producteur de Bollywood, animé par quelques retraités passionnés de modélisme.

Son dernier spectacle, Airport Kids, transporte cette fois le spectateur dans une zone de fret, encombrée de containers habités par des enfants, âgés de 8 à 14 ans. Des Third Culture Kids, enfants de troisième culture. Un phénomène encore mal connu mais étudié par quelques sociologues : une nouvelle génération de nomades mondiaux, enfants de cadre internationaux, qui à force de voyager ne se reconnaissent dans aucune culture, à part celle globalisée et commune au monde entier. Déracinés et difficilement intégrés, ils sont néanmoins hyperadaptables, polyglottes, et très recherchés sur le marché du travail. À ces huit TCK’s, Kaegi fait raconter leurs souvenirs mais aussi leurs rêves et leurs projets d’avenir : coloniser Mars, voguer indéfiniment dans les eaux internationales pour ne pas payer d’impôts, inventer de nouvelles addictions pour faire un maximum de profit… Purs produits de l’époque, ils ont intégrés tous les codes du capitalisme mondialisé et dessinent un futur plutôt terrifiant… mais avec humour et une certaine candeur. Comme toujours, tout ce qui est dit n’est pas complètement vrai, mais tout sonne juste.

Sylvia Dubost

Airport Kids, les 27 et 28 mars à La Filature de Mulhouse, dans le cadre du festival Trans(e)

03 89 36 28 28

du 6 au 9 avril au Maillon-Wacken à Strasbourg

03 88 27 61 81

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