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Sabina Guzzanti réalisatrice de Draquila : l’Italie tremble, revient sur le « système Berlusconi », la classe politique italienne et la gestion du séisme à L’Aquila par un gouvernement corrompu. Entretien avec une réalisatrice iconoclaste.

Après le vote de confiance recueilli in extremis par Berlusconi grâce aux voix de Gianfranco Fini, avez-vous l’impression que le règne du « Cavaliere » s’achève ?
Non. Honnêtement, je ne crois pas. Il est possible que le gouvernement actuel puisse tomber. Mais Berlusconi reste très puissant : au point de pouvoir décider de son successeur.

Qu’est-ce que cet homme aura modifié dans la perception de la démocratie en Italie ?
L’Italie a beaucoup changé depuis que Berlusconi est arrivé au pouvoir. Surtout du point de vue culturel. Regardez comment sont considérées les femmes, par exemple : pour de nombreuses jeunes femmes d’aujourd’hui, la plus haute ambition consiste à se prostituer pour entrer dans le milieu politique.
Le Parlement ne décide plus rien, les politiciens sont choisis par le haut : il n’y en a aucun qui soit choisi par la base. La corruption a atteint des sommets, la criminalité organisée est très importante : l’argent qui en est issu est investi dans l’économie légale, etc. Énormément de choses ont changé à cause de Berlusconi !

Dire que Silvio Berlusconi est un danger pour la démocratie est donc un euphémisme ?
Oui. C’était déjà un danger il y a 15 ans. Aujourd’hui, c’est une véritable catastrophe !

Vous vous étiez attaquée à Berlusconi dans Viva Zapatero !, notamment dans les rapports qu’il entretient avec les médias. Qu’est-ce qui vous a poussée à réaliser Draquila ?
Viva Zapatero ! était l’histoire d’une censure : c’est lui qui m’avait attaquée. Je n’ai fait que me venger ! Pour Draquila, j’ai commencé à tourner quatre mois après que le tremblement de terre à L’Aquila s’est produit. Je voulais faire un film qui raconterait l’Italie d’aujourd’hui. Et quand on m’a parlé de ce qui était en train de se produire à L’Aquila, j’ai pensé qu’au lieu de faire un film qui traiterait l’Italie en général, il valait mieux se focaliser en particulier sur ce qui se passait dans une petite ville dévastée. Et faire de cet endroit le microcosme qui permettrait d’expliquer tout un ensemble.

Au début de votre film Draquila, un personnage fait allusion aux dictateurs romains qui fermaient le Sénat quand la République était menacée. La tentation dictatoriale est-elle réelle en Italie, ou n’est-ce qu’une vue de l’esprit ?
C’est tout à fait dans la culture fasciste de faire des comparaisons avec l’Antiquité romaine. Mais de manière très superficielle. Le président de la région des Abruzzes, NDLR. prononce cette phrase : « Durant l’urgence, on fait comme les Romains de l’Antiquité qui fermaient le Sénat et nommaient deux consuls qui décidaient de tout. » En vérité, c’était le Sénat qui nommait ces consuls — et non pas qu’on fermait le Sénat… C’est une histoire romaine superficielle telle qu’on aurait pu l’entendre au temps du fascisme.
Le gouvernement de Berlusconi continue de propager cette théorie disant que les choses se résolvent toujours mieux par une seule personne, que la démocratie et le Parlement sont une perte de temps et que les lois sont des chaînes. Que l’économie se développerait beaucoup mieux si les lois n’entravaient pas sa liberté — le parti de Berlusconi s’appelle le « Peuple de la Liberté ». Effectivement, Silvio Berlusconi s’arroge énormément de libertés !

Vous montrez que la Protection civile est en train de devenir une armée parallèle secrètement au service de Berlusconi. Dans Draquila, on comprend bien l’articulation entre la loi et les intérêts particuliers, mais de là à dire que le Président du Conseil italien cherche à créer un État parallèle, n’est-ce pas reprendre une théorie du complot ?
Non, parce que cela s’est vraiment produit. Et parce que c’est encore comme ça en Italie. Je ne sais pas si c’est un « complot », en tous cas c’est une vérité. La théorie du complot fait d’habitude référence à des pouvoirs obscurs auxquels on n’arrive pas à donner de nom. Dans le cas de L’Aquila, on a les noms : c’est un récit qui est vrai.

Au début du film, on vous voit arriver à L’Aquila en caricature de Berlusconi. On imagine alors que Draquila va être un remake du drame et de sa gestion par le pouvoir, singés par votre personnage fétiche. Or, le spectateur entre très vite dans quelque chose de plus sérieux. Pourquoi vous éloigner de la caricature ?
Le film commence sur un ton plutôt satirique et devient de plus en plus dramatique, en effet. Mais la caricature n’est pas présente longtemps : très vite, c’est Berlusconi lui-même qui apparaît. Un Berlusconi terrifiant. La caricature est plus amusante, alors que le personnage réel qui se montre dans Draquila terrifie réellement. Prenez la scène où il demande au public, depuis le plateau de télévision, s’il est un bon président du Conseil. Ce n’est qu’à la fin, en contre-champ, qu’on s’aperçoit qu’il s’adresse à des enfants de six ans ! C’est quelque chose d’absolument terrifiant… Mettre une caricature à côté de cela n’aurait pas beaucoup de sens.

Vous aviez peur de choquer par l’humour ?
Je n’ai pas très peur, vous savez ! Mais pour chaque chose, il faut trouver la forme juste. Je ne me sens pas obligée de faire rire à tout prix. À L’Aquila, il était presque devenu obligatoire de rire parce que le gouvernement offrait continuellement des spectacles, plein d’initiatives pour divertir les gens qui étaient touchés par le tremblement de terre. Une quantité effrayante de clowns avaient envahi toute la ville ! Alors qu’il n’y avait pas de quoi rire, au fond. Il fallait choisir la clé la plus efficace pour faire comprendre les choses. Je pense que l’humour n’est pourtant jamais très loin dans le film : jusqu’au dernier moment, le comique subsiste. Ne pas perdre l’humour est important, mais je n’ai pas cherché le comique à tout prix.

Rire devant quelque chose de terrifiant, n’est-ce pas aussi une manière de s’en éloigner afin de mieux l’affronter ?
Cela dépend. Dans ce cas-là, la question n’est pas de prendre de la distance : mais de lier entre eux des éléments distants, que les gens ne pensent pas à relier.

Vous montrez le vide de l’opposition politique face à Berlusconi. Est-ce pour combler ce vide que vous avez réalisé Draquila ?
En Italie, la gauche a toujours été très forte. Mais on a eu une classe politique désastreuse pendant toute la durée du règne de Berlusconi. C’était une vraie déchéance. Au début, ils étaient arrogants. À présent, ils sont corrompus. Ce sont des personnes sans talent, sans passion ni courage, sans rien à dire. Ils ont détruit une force énorme.

Pensez-vous que cette classe politique n’ait plus d’avenir en Italie ?
Pour recommencer à zéro, pour reconstruire un parti, il faut beaucoup de temps. À moins d’être milliardaire, comme Berlusconi ! Lui n’a mis qu’un an (pour fonder son parti du Peuple des Libertés, avec Gianfranco Fini, NDLR.) parce qu’il avait d’autres moyens derrière lui…

Qu’est-ce qui a changé depuis la réalisation de Draquila pour vous et pour les Italiens ?
C’est un film qui a eu un impact très puissant. Il a été très important pour ceux qui furent touchés par le séisme. Ces gens se sont sentis renforcés, galvanisés. Draquila a aussi été important pour les Italiens qui n’avaient pas conscience de ce qui était en train de se passer à L’Aquila. La « gestion » de la crise causée par le tremblement de terre a été un moyen pour le gouvernement de se vanter d’une réussite : Berlusconi en a fait le symbole de l’efficacité de son gouvernement et de sa personne. Il fallait à tout prix casser cette image.

Etes-vous retournée à L’Aquila depuis la sortie de votre film ?
Oui. J’y suis retournée en septembre 2010. La ville est dans le même état, toujours aussi vide. Mais les gens vivent dans une situation encore pire qu’avant : chômage, malaise social… La ville est déserte, tout est éparpillé. La situation est très déprimante.

Avez-vous d’autres idées de film, en ce moment ?
Oui, bien sûr ! Je voudrais notamment faire un film sur l’opposition : une comédie.

Propos recueillis par Baptiste Cogitore

Draquila : l’Italie tremble sortie nationale le 3 novembre 2010.

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