musique // Rockwriting / Pierre Mikaïloff

Pierre Mikailoff_D.R.
Le Rock est mort, vive le Rock !

De musicien des Désaxés, il est devenu écrivain. Prolifique, il a publié nombre de nouvelles et de bios (Taxi Girl, Noir Désir, Hardy ou Bashung…). Un fil rouge: le rock dont il se plaît à faire à la fois la célébration et l’oraison funèbre … À l’occasion de sa venue à Colmar pour une conférence sur le punk programmée par Hiero, nous l’avons interrogé sur sa vision du rock et de l’écriture, indissociables dans son travail.

Dans Some Clichés : une enquête sur la disparition du rock, un de tes premiers bouquins, alors que tout le monde parlait d’un « retour du rock » avec les baby-rockers (BB Brunes, Naast…), toi, tu mettais en avant la mort du rock…
Il y a trois parties dans ce bouquin. D’abord, « L’âge de l’innocence », les années de formation du rock’n’roll, les fifties. Puis « L’âge atomique », celui des groupes américains white trash dont parlait Lester Bangs, des films, de l’argent, du business. Et enfin, « Le nouveau monde », lorsque les rock stars perdent le contact avec leur public. À ce moment-là, le concert entre dans l’industrie du divertissement : on y va comme on irait voir Holiday on Ice. Ça signe son arrêt de mort. On peut le constater avec l’ouverture de musées en son honneur. Les expos à la fondation Cartier ou les concerts privés de McCartney ou des Stones devant des milliardaires en sont  les signes… Dans le dernier cas on est loin des jeunes Beatles et des bordels de Hambourg. Quand un art s’embourgeoise, il décline. Toute forme d’art à une durée de vie limitée. Le rock est né en 54 et depuis on a tout inventé dans le domaine, on est passé par tous les styles. Quand on créé un groupe, aujourd’hui, la première question est : « dans quelle tendance vais-je m’inscrire ? » Il n’y a plus que cette liberté, celle de choisir un thème, comme pour du papier peint : punk, hard, metal, pop, etc.

L’écriture et la publication sont venues plus tardivement que la musique dans ta vie : à quelle « école » as-tu été ?
Mon terreau littéraire, c’est avant tout Bukowski. Je l’ai lu et relu, ça a vraiment été mon moteur. Et puis il y a la SF avec K.Dick et bien d’autres. La littérature classique m’emmerdait. Plutôt que les pavés imposés par les profs, je préférais dévorer l’intégrale du cycle de Fantomas par exemple. Ça, je l’avais choisi, c’était synonyme de plaisir. Je me suis tourné plus volontiers vers les américains. La première traduction en 78 de Bukowski a été un choc. L’Aventure punk de Patrick Eudeline m’a marqué aussi ; c’était une couverture jaune un peu magique, un titre choc, un style…L’écriture contemporaine est plus intéressante : pour moi, la littérature, c’est ici et maintenant. Par exemple, j’ai lu de très bonnes choses dernièrement : Sale Boulot de Larry Brown, Fight Club de Palahniuk ou encore Dead Boys, un recueil de nouvelles de Richard Lange, que je dévore en ce moment.

Who_odds & sods Slade-far far away
Et musicalement, tes premiers émois ?
Le premier 45 tours, c’est Slade. Très vite le Odds & Sodds des Who et un Stones ont suivi, le single Star Star. Les Stones, je me souviens, je les achetais au Prisunic. Près de la place Saint-Michel, il y avait aussi une boutique qui soldait des imports américains pour 10 ou 20 francs. Il y avait là de très bonnes choses. J’ai vite découvert, Little Richard, Jerry Lee Lewis, Johnny Cash, le blues… Des trucs plus adolescents aussi : Deep Purple et d’autres groupes de hard rock. Mais mes héros d’alors, comme pour beaucoup, c’était Elvis et Keith Richards. Je circule beaucoup sur myspace pour écouter les trucs récents, mais en ce moment, je reviens plutôt vers les vieux Ray Charles ou Otis Redding.

Tu es auteur de fictions comme Tournée d’adieu, un polar, mais aussi de solides biographies d’artistes : qu’est-ce qui oriente tes choix ?
La logique est de se pencher sur des précurseurs comme dans le cas du punk. Françoise Hardy, par exemple c’est la première nana à se faire une telle place dans le showbiz, à écrire ses propres textes. Noir Désir dans les années 90, ce sont aussi des pionniers : ils importent le rock indé et l’adaptent à la culture française. Ils ont créé une école. Bashung, lui, sauve le rock français de son ennui après Hallyday, Eddy Mitchell et Dick Rivers. Avec Boris Bergman, son parolier, ils inventent des textes rock en français, sans le côté ado à la Téléphone. Pour Bashung, j’ai interviewé des proches, des collaborateurs qui m’ont nourri d’anecdotes. Je voulais voir le bonhomme derrière l’œuvre. Il démarre en 66 et galère pendant 14 ans. C’est un boxeur qui perd tous ses combats, beaucoup en seraient sortis K.O.  Sa ténacité s’explique par le fait qu’il s’est construit tout seul. C’est la musique qui, dès son enfance l’a sauvé. Il a commencé à jouer en secret, il s’est construit un monde intérieur. Certains de ses proches m’ont dit qu’il pouvait rester silencieux des journées entières !

Dans ta biographie de Bashung sortie cet été, comment se construit ton approche ?
Dans le bouquin, je suis une chronologie, mais j’ai aussi une approche thématique moins linéaire. Il y a plusieurs entrées, comme des respirations dans le texte. Par exemple, Bashung n’a pas cessé de faire référence à des auteurs : je me suis donc penché sur son rapport à la lecture et aux écrivains. Pareil pour le cinéma : il y a une figure très forte qui rôde dans l’univers de Bashung, c’est Orson Welles. C’est son modèle. Welles était un mec indépendant, libéré des contraintes des grands studios et c’est à ça qu’aspirait Bashung dans le fond : être l’Orson Welles de la musique…

Peux-tu nous dire deux mots de la biographie de Jane Birkin, qui va bientôt sortir?
Avec Jane Birkin, nous avons là aussi à faire à un grand personnage de la musique française, qui reste longtemps underground : elle n’a reçu son premier disque d’or qu’en 1985 et a participé à d’innombrable film d’auteurs. C’est une artiste très classieuse, chanteuse, comédienne. Elle a vécu dans l’ombre de son pygmalion qu’était Gainsbourg. Le parallèle avec Marianne Faithfull est évident. Elle fait partie des meubles si je puis dire, mais nous ne la connaissons pas vraiment. J’ai cherché l’être humain derrière le mythe, la femme derrière l’artiste. Elle a tout de même réussi à élever deux gamins dans cet immense bordel qu’a été sa vie. Elle et Gainsbourg sortaient tous les soirs jusqu’à 6h du matin, ils dormaient 2 heures, posaient les gamins à l’école et retournaient au lit pour rempiler le soir ! A côté, les chanteurs de maintenant sont de véritables fonctionnaires du business…

Notre époque doit te sembler bien fade…
Pas de nostalgie, non. Je me dis : « Point, c’est comme ça. » On ne vit pas des époques comparables. Le rock est mort : on ne sait pas qui des artistes ou des maisons de disques l’ont tué. Ce qu’il y a de désespérant aujourd’hui là-dedans, c’est que cela ne tient plus qu’à une panoplie, un look. Juste un gimmick, sans aucun sens. L’épingle à nourrice sur le perfecto du punk, ça voulait dire quelque chose : on n’allait pas l’acheter à H&M. Il y a toujours un sens derrière. On ne provoquait pas pour provoquer. De nos jours, c’est devenu plus difficile. On peut se payer un jean Diesel pré-déchiré pour 200 euros. Qui fait scandale ces derniers temps ? Plus les musiciens, assurément. L’objet du scandale aujourd’hui, c’est Beigbeder et sa ligne de coke sur un capot de voiture : une goutte d’eau, en somme.

Nicolas Léger

La conférence sur l’histoire du punk a eu lieu le vendredi 18 septembre 2009 au cinéma Colisée à Colmar
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