musique // Gabriel Mattei / Orchestre “M”

 Gabriel Mattei / DR  Orchestre M / DR

D’un « M » à l’autre

Rencontre avec Gabriel Mattei, directeur et chef de l’orchestre « M », un « ensemble à géométrie variable » qui propose une musique à la carte. Un autre modèle de structure musicale qui, en ces temps de crise, nous fait découvrir une musique souvent méconnue.

Chemins de traverse
En musique comme ailleurs, il existe une voie royale et des chemins de traverse. Gabriel Mattei en a emprunté plus d’un : à 34 ans, il parle volontiers de son « parcours », mais annonce d’emblée ; « Dans le milieu de la direction d’orchestre, peu importe si on est arrivé à la musique à 5 ans ou à 17 ans. C’est ce vers quoi on tend, les projets vers lesquels on va qui comptent.» Lui n’est jamais resté très longtemps dans un conservatoire. Trois ans, à tout casser : « J’ai monté moi-même mes études en cherchant, dans la ville où je me trouvais, le meilleur professeur du moment. » Deux rencontres lui ont apporté l’essentiel du métier de chef d’orchestre : Alain Langrée, professeur de musique à Mulhouse et Alain Bernaud, grand prix de Rome et enseignant au CNSM de Paris. Après une année passée à Vienne, dans les coulisses des salles de concert et des opéras, Gabriel Mattei rentre en 2002 à Strasbourg où il prend les commandes de l’Orchestre universitaire de Strasbourg (OUS) pendant quatre ans. Arrivé au bout de cette expérience qui lui aura permis de pénétrer les arcanes du milieu musical en Alsace, il se retire de l’OUS et décide de créer son propre orchestre professionnel qu’il dote de son initiale patronymique : l’orchestre « M » (« M comme musique », précise-t-il).

 Gabriel Mattei / DR
Un orchestre libéral …
L’orchestre « M » n’est pas composé de musiciens salariés : tous travaillent au cachet. S’inspirant des orchestres « libéraux » du Royaume-Uni (notamment l’Orchestre Philharmonique de Londres) ou des États-Unis, Gabriel Mattei a créé un « ensemble musical à géométrie variable » reposant sur un principe simple d’offre et de demande. D’après lui, comme l’État concède de moins en moins d’argent à la musique, seules de grosses structures telles que l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg (qu’il lui est d’ailleurs arrivé de diriger) ou de Mulhouse vont subsister. Crise oblige. Mais pour le reste, il fallait trouver un moyen de proposer une offre musicale indépendante des fonds alloués par les collectivités locales ou nationales. L’orchestre « M » offre précisément un créneau intermédiaire entre les orchestres amateurs non subventionnés et les structures professionnelles hyper-financées.

… dans une région mélomane
Ce n’est pas un hasard si l’orchestre « M » a vu le jour en Alsace : le Bassin rhénan fourmille de musiciens talentueux. Au Nord, Sarrebruck possède son conservatoire supérieur, Karlsruhe n’est pas loin non plus.  Au Sud, Freiburg et Bâle produisent aussi de très bons lauréats sortis de conservatoires prestigieux. Dans un rayon d’une centaine de kilomètres autour de Strasbourg, le nombre d’artistes surdiplômés est donc énorme. Et comme depuis des années, le nombre d’orchestres professionnels rétrécit à vue d’oeil, y compris en Allemagne (le pays au monde qui en comprend le plus), il y a forcément moins de places pour eux. « Dans ce vivier de jeunes musiciens très compétents, la seule pertinence artistique ne suffit plus », explique Gabriel Mattei, dont l’orchestre leur permet justement de se produire

Orchestre M / DR
Ruse et musique de crises
La plupart du temps, les commanditaires de l’orchestre « M » ne sont pas mélomanes. « Pour eux, dès qu’il y a des violons, c’ est “classique” — alors que jouer du Stravinsky, n’est pas à proprement parler, jouer du “ classique” ! » Parce que dans « classique », il y a « class ». Et c’est cette image Gabriel Mattei leur apporte. Il « ruse » pour jouer la musique qu’il aime : « Je leur parle d’abord du caractère d’un morceau avant de leur parler du compositeur qu’ils ne connaissent généralement pas. » C’est ainsi que pour son premier concert, l’orchestre « M » a joué un quatuor de trombones pour le Conseil de l’Europe. « Musicalement, je propose des morceaux qui demandent peu de répétitions aux musiciens, mais qui les mettent en valeur : des œuvres virtuoses… » Néanmoins, l’orchestre a une identité musicale qui lui est propre, un visage qui s’est dessiné selon le goût personnel de son chef, mais surtout par pragmatisme. Son répertoire : la musique du début du XXe siècle. « À cette époque aussi, l’Occident était ébranlé par des crises : la Première Guerre mondiale puis le krach boursier de 1929. Les compositeurs avaient peu de possibilités d’avoir de grands orchestres et se sont mis à écrire pour des effectifs réduits. » On y joue donc — entre autres — Poulenc, Stravinsky, Milhaud, Debussy, Satie…

Entre prestige et démocratisation
Gabriel Mattei entend bien désacraliser une musique trop élitiste en l’inscrivant dans de grands projets festifs et plus événementiels. C’est là un des objectifs de l’orchestre « M » : « Qu’on se produise au Palais de la Musique et des Congrès à Strasbourg, dans la salle Pleyel à Paris ou au milieu d’un champ pour des campeurs, si on joue une symphonie de Mozart, il n’y a aucune raison qu’elle soit mieux jouée dans tel endroit plutôt qu’un autre ! » C’est cette alliance entre prestige et démocratisation de la musique qui anime l’orchestre de monsieur « M ».

Baptiste Cogitore

L’orchestre « M »
photos : D.R.

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