Hot Dog
James Ellroy est de passage à Strasbourg, accompagné de son éditeur français François Guérif pour vendre son Underworld U.S.A.. Rendez-vous est pris dans le restaurant Chez Yvonne. À table avec le maître du polar : de la littérature à Archie Bell and the Drells, de l’entrée au dessert.
« Une histoire d’amour sur fond politique, voilà la recette infaillible. »
On patiente en contemplant la déco « typish » du resto. Un grand bonhomme, petites lunettes vissées sur le nez, en simple pull par -2, tend la main : « Hi, I’m James Ellroy ». Ce corps de près de deux mètres se carre comme il peut dans la banquette du resto. Mains jointes devant lui, il fronce les sourcils quand on lui demande ce qu’il désire en apéritif. Alors ? Whisky ? Vodka ? Vin local ? Non. Un double expresso. Ellroy ne touche plus à la bouteille, lui, le junkie sauvé par l’écriture.
Tout est là. D’une part un amour de l’écriture, un talent puissant, et de l’autre l’image d’un rescapé, confortée à coup d’interviews choc. Le cas Ellroy: un génie littéraire doublé d’un maître des médias. Ce grand cirque, il le connaît, il sait faire l’acrobate, le saltimbanque. Mais tapi dans l’ombre, se tient Lee Earle Ellroy, né en 1948 à Los Angeles. Cette « part d’ombre » elle est à lire à travers les lignes, inaccessible dans un entretien. Au mieux, apparaît-elle en négatif. En effet, l’écrivain américain sait vendre son livre avec ce qu’il faut de gouaille immodeste. La littérature n’est pas un temple : c’est un job et Ellroy se sait le meilleur dans son créneau. Les arcanes de la création, à l’écouter, n’ont rien d’ésotérique : il s’isole, récolte des données historiques par l’intermédiaire d’employés, applique une recette. « Une histoire d’amour sur fond politique, voilà la recette infaillible. » L’ascétisme est sa tour d’ivoire: « pas de portables, d’Internet chez moi. Il faut que je me concentre sur le passé ». Mais la maîtrise d’un art ne peut se résumer à cela : elle résulte d’une connaissance de ses prédécesseurs, de la digestion d’influences. Lorsqu’on l’interroge sur ses lectures, ses films favoris, c’est à Lee Earle que l’on s’adresse. Une huître. Droit dans les yeux, il vous répondra qu’il ne lit pas si ce n’est peut-être Don DeLillo. Le cinéma ? « Le parrain II de Coppola à la rigueur… » Nous entrons dans son jardin secret, et Ellroy tient à en garder la clé par devers lui. Parler de ses lectures, c’est entrer dans son intimité et sortir du cadre de la promotion, et du personnage fantasque. Nombre de critiques le comparent à l’auteur des Frères Karamazov à juste titre : politique, crime, rédemption, noirceur de l’être humain, figures récurrentes et structure polyphonique sont autant de points convergents. Dans un entretien, il dira être fier d’être désigné comme le Dostoïevski américain. Pourtant à table, il soutiendra n’avoir jamais lu le maître russe : la contradiction ne lui fait pas peur et pour notre plus grand plaisir, il en a fait son fonds de commerce. De même, William T. Vollmann , autre génie américain, moins connu, parle de lui comme d’un « Céline sans cœur ». L’intéressé ne tique pas : « je ne le connais pas. » Bien, passons à la suite…
« J’adore cette merde ! Beethoven et Archie, voilà ce que j’aime. »
Vient le moment de la commande. Le plat de la main sur la table, Ellroy assène comme une évidence dans un français impeccable: « choucroute garnie ! ». Il s’empare d’une knack comme si c’était un hot dog, et la trempe dans la moutarde.
Le thème de la politique est vite expédié. Là encore, Ellroy sait le terrain glissant et ne s’y aventure pas vraiment. : il est de droite et ne s’en cache pas. Obama ne doit pas être sa tasse de thé, mais il n’en pipera mot. « En quoi est-ce un crime d’être un conservateur ? dit-il en souriant. De Gaulle et Chirac l’étaient bien non ? ». Et le 11 septembre ? Voilà un sujet de prédilection pour cet auteur du complot… « Ça ne m’intéresse pas, je reste dans les 70’s. »
Mais parlez-lui de ses livres et c’est une tout autre affaire. On évoque un détail, la chanson Tighten Up d’Archie Bell and the Drells revenant à plusieurs reprises dans le livre. Les vannes sont ouvertes : Ellroy imite tous les membres du groupe un à un. Il chante, claque des doigts… « J’adore cette merde ! Beethoven et Archie, voilà ce que j’aime. » Ses romans sont pleins de fantômes comme Archie, connus et moins connus. Il y a Luther King, Hoover, les Kennedy et le lecteur ne peut s’empêcher de vouloir démêler le vrai du faux, comme dans un jeu de piste hanté. Don Crutchfield, petite frappe, personnage secondaire avec son nœud papillon et son vice du voyeurisme nous rappelle étrangement l’auteur tel qu’il se décrit dans son autobiographie. L’occasion pour nous d’assouvir notre curiosité : « non, Don Crutchfield existe : c’est un ami ! Je lui verse 20 % de mes royalties à l’étranger. Pour en avoir le cœur net, allez sur la toile et tapez www.pi4stars.com. Il était chauffeur pour un avocat spécialisé en divorce. Son job était d’obtenir des preuves d’infidélités, comme dans le livre. C’est un monde dont je ne soupçonnais pas l’existence : il m’en a ouvert les portes. » La liste de personnages apparemment fictifs s’allongent : « Fred Otash, Sam Giancana, Jack Ruby, Buzz ont tous existé et sont aujourd’hui morts… ». Le pouvoir de tisser la fiction sur des individus peuplant les faits-divers, de créer des connections entre eux, font des polars d’Ellroy, une véritable machine à créer des mythes. Il brouille les pistes, nous emmène là où il le désire, avec brio. Pourquoi en serait-il autrement en interview ?
On lui apporte enfin le sacro-saint livre d’or du resto. Ellroy jette un regard amusé aux signatures de ses prédécesseurs… et dessine un pitbull aux dents acérées et aux bijoux de famille, disons, des plus généreux. Ellroy est un maître : borderline, il ne passe jamais de l’autre côté. Juste ce qu’il faut de provocation.
Entretien avec le « Dog » (repris dans Novo).
« Je pourrai toujours être clodo à Strasbourg, dans la neige. Ou non, attendez…dans un carton à Pigalle ! »
Comment décririez-vous votre vie présente ?
Je vis dans un vide. Le présent ne me convient pas ! Je n’y vois aucun attrait culturel : vous ne trouverez pas de téléphone portable, de télévision ou Internet chez moi. Je ne vais pas au ciné ou à des concerts.
Pourquoi cet ascétisme ?
J’ignore volontairement le monde pour mieux vivre et penser le passé. C’est lui le cœur de mes romans. Je suis obsédé par l’Histoire et ma ville Los Angeles ! Je n’aime pas le rythme, les images que produit le monde. Tout ce qui importe, c’est de me concentrer pour gagner de l’argent et payer les pensions alimentaires de mes deux divorces !
Vous avez une vocation de moine ou quoi ?
Au contraire ! La solitude m’est certes indispensable mais j’adore « communiquer intensément avec les femmes ». Oui, c’est ça les femmes et la solitude.
Et comment combine t-on ces deux passions ?
Ma copine a deux enfants : c’est trop de bruit. On ne peut pas vivre ensemble. Chacun chez soi, voilà ma nouvelle règle. Et si un troisième divorce se profile à l’horizon, je pourrais toujours être clodo à Strasbourg, dans la neige. Ou non, attendez…dans un carton à Pigalle !
Quelle est l’aspiration première de vos livres ?
Mon grand dessein est de recréer de manière fictionnelle l’histoire du XXe siècle américain. Ma création se fonde sur des personnages réels qui vont devenir des personnages de fiction. Ce sera une véritable infrastructure humaine, privée, avec de multiples interactions. Par exemple, les actions de vrais figures historiques, influencent en permanence celles des êtres fictifs .
« Vous savez, j’adore la langue, les idiomes américains ! Les conneries langagières de la haine, du K.K.K, des blacks, des homos, ou le yiddish, tout ça c’est très amusant. Funny shit ! »
Quelles méthodes utilisez-vous pour décrire les complots, collusions, entre agences gouvernementales, entre malfaiteurs ?
Je fabrique tout, d’un bout à l’autre. J’emploie des chercheurs à plein temps. Ils amassent les faits, les documents, les chronologies…tout ce qui est nécessaire à mon travail. Je vais vous dire : pour ce qui est des faits historiques, tout est vrai. En deçà, tout n’est qu’invention et création.
Oui, mais hormis les grandes figures que sont Kennedy, King ou les Parrains de la Mafia, y’a-t-il d’autres détails réels ?
Bien sûr, il y a beaucoup d’autres éléments véridiques. Don Crutchfield, un des personnages principaux d’Underworld USA est bien réel : c’est un ami. Je me suis servi d’évènements qu’il a vécus mais je ne vous dirais pas lesquels… Pour en avoir le cœur net, allez sur la toile et tapez www.pi4stars.com. Il était chauffeur pour un avocat spécialisé en divorce. Son job était d’obtenir des preuves d’infidélités, comme dans le livre. C’est un monde dont je ne soupçonnais pas l’existence : il m’en a ouvert les portes. Je lui ai d’ailleurs donné de l’argent : 20% de mes royalties à l’étranger. Meslpède, (le français qui apparaît dès American Death Trip), c’est un clin d’œil à Claude Meslpède (auteur du Dictionnaire des littératures policières). Fred Otash, Clyde Dubber, Sam Giancana ont tous existé et sont aujourd’hui morts…
Et d’après vous, pourquoi les gens préfèrent souvent opter pour les théories du complot que pour une réalité contingente, voire chaotique ?
Simplement parce que ces histoires sont meilleures, plus belles et plus drôles que la réalité !
Peut-on dire qu’Underworld U.S.A dépasse cette thématique du complot ?
Oui, dans mon nouveau bouquin, les idéologies, l’amour, le rapport homme-femme s’entremêlent : la politique et le sexe sont la clé de tout. Ce livre est profondément romantique, au sens propre : c’est une histoire d’amour sur fond politique. Il est moins dur et violent que le précédent.
Toutes les communautés y sont présentes : des italiens, des cubains, et les « afro-américains ». Avez-vous eu des réactions particulières de tout ce monde-là ?
L’air interloqué : Afro-quoi ?!!! Les blacks ? Ouais, ils me lisent bien sûr et ils kiffent ! Je suis un des leurs : ils se reconnaissent dans mon écriture. Vous savez, j’adore la langue, les idiomes américains ! Les conneries langagières de la haine, du K.K.K, des blacks, des homos, ou le yiddish, tout ça c’est très amusant. Funny shit !
Comment percevez-vous votre travail d’écrivain à ce stade de votre carrière ?
Je suis bien meilleur aujourd’hui. J’ai beaucoup écrit sur les pervers sexuels, maintenant mon thème, ce sont les complots à motivations idéologiques et financières. Les histoires sont plus intéressantes du point de vue des émotions, des conflits intérieurs, mais surtout il y a une dimension spirituelle et morale. La romance historique, là est la clé. Tout tient dans la rencontre d’un homme et d’une femme. Avec cette recette, on ne peut pas échouer !
« Je n’ai jamais été un hippie. Mes personnages n’y songeraient même pas une seconde ! La perspective que j’explore c’est celle des hommes de loi, en costume. »
Comment avez-vous vécu les années 60-70, cadre de votre trilogie? On vous imagine mal en hippie…
Il n’y a rien qui ne me vienne à l’esprit si ce n’est la conscience d’être pris dans le fleuve de l’Histoire. J’ai été caddie dans un club de golf, je me droguais, me masturbais beaucoup… Sans l’écriture, je serais clochard. J’ai arrêté toutes ces conneries pour avoir une vie amoureuse. D’ailleurs ce n’est qu’au quatrième essai que j’ai compris les choses… Je n’ai jamais été un hippie. Mes personnages n’y songeraient même pas une seconde ! La perspective que j’explore c’est celle des hommes de loi, en costume.
Vos nouveaux projets ?
Mémoires est un récit autobiographique : il paraîtra bientôt en France, chez Rivages. Il y a un grand respect pour les écrivains chez vous de manière générale : j’y vends plus de livres qu’en Amérique !
C’est un détail…mais une chanson Tighten Up, d’Archie Bell and the Drells, revient tout au long du bouquin. Hoover y voit même un complot des noirs pour subvertir l’Amérique blanche…
Un sourire illumine son visage. Il commence à chanter et à claquer des doigts Après avoir imité basse, guitare et batterie, Ellroy reprend : Archie Bell and the Drells ! C’est énorme ! J’en ai fait un motif récurrent, une petite touche d’humour. Vous savez, Archie est de Houston, il a fait le Vietnam : c’est quelqu’un avec qui je me serais bien entendu ! J’adore cette merde !
Vous n’êtes pas prêt de verser dans le politiquement correct…
Non. Et vous savez pourquoi ? Parce que…je suis un fan d’Archie Bell, babe ! Et si ça ne plaît pas à certains : tant pis !
Mis à part la soul d’Archie, vous écoutez du jazz par exemple ?
Pas convaincu : Ouais, un peu.
Du rock ?
Tranchant : Non.
Quels sont vos goûts alors ?
Beethoven et … Archie Bell and the Drells !
Et que lisez-vous ?
Faisant moue. Je ne lis pas.
Inattendu de la part d’un écrivain de votre trempe…
Si je devais n’en retenir qu’un, ce serait Don De Lillo, celui qui a écrit Libra.
Au cinéma, quelles sont vos réalisateurs ?
Personne. Le Parrain II de Coppola à la rigueur.
Pourtant vous avez collaboré, et Le Dahlia noir et L.A. Confidential ont été adaptés…
On est bien payé et il faut bien financer les divorces. Mais ce n’est pas ce que j’apprécie le plus : d’autres personnes repassent derrière vous. Je ne suis pas satisfait du De Palma et L.A. Confidential, qui est mieux, est moins complexe et riche que le bouquin…
Vous citez rarement d’autres écrivains ou cinéastes comme influence. Pourquoi ?
Je n’ai pas d’influences. Je ne suis en compétition qu’avec moi-même !
Nicolas Léger
Photo : Pascal Bastien
James Ellroy était le 16 Janvier 2010 à la librairie Kléber à Strasbourg.
Underworld U.S.A, James Ellroy, Rivages.
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17 juin 2010 à 17:29
Très bonne article, j’y adhère complètement ! Merci pour le partage
25 juin 2010 à 14:56
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