danse // Rachid Ouramdane

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Visuel : Jacques Hoepffner


Surexposé


Après son solo autobiographique Loin…, le danseur et chorégraphe Rachid Ouramdane revient à Strasbourg présenter sa nouvelle création au festival Nouvelles. Résolument politique, Exposition universelle est à l’image du festival : entre danse et performance.


Métronome

Il tourne sur scène comme un derviche au ralenti, juché sur un socle en mouvement. Raide, les yeux clos et les bras le long de son corps vêtu de noir, Rachid Ouramdane attend que le public s’asseye et fasse silence. Au centre du dispositif scénique oscille un grand balancier sur lequel est monté un spot d’éclairage qui tournera jusqu’à la fin. Surgissant des coulisses en salopette de mécanicien noire, le musicien et compositeur Jean-Baptiste Julien marque le début du spectacle. Un métronome résonne, la pulsation se divise et se perpétue à l’infini. Le derviche descend de son socle, ouvre les yeux, tombe sa chemise et se fait sémaphore. Les gestes de l’homme-machine, saccadés et martiaux, s’alignent sur les battements du métronome.


Icône

Dans Exposition universelle, Rachid Ouramdane et Jean-Baptiste Julien explorent pendant une bonne heure les ressorts esthétiques des régimes « forts ». Ceux qui instrumentalisent l’art pour contrôler les masses, et font de leur propre visage une sorte d’icône. Sur scène, les « tableaux » se succèdent : chorégraphies et portraits de l’artiste en dictateur masqué – ou maquillé – miment les pouvoirs autoritaires du XXe siècle, de l’URSS à la Corée du Nord en passant par les fascismes européens.


Silence

On connaissait Rachid Ouramdane pour son approche « documentaire » de la danse. Dans ses précédents spectacles, l’artiste insérait sur scène des extraits d’interviews audio ou vidéo, laissant les témoignages s’associer au mouvement du corps. Dans Loin…, il faisait parler des survivants des guerres coloniales du Vietnam, marchant sur les traces de son père algérien envoyé par la France en Indochine. Avec Des témoins ordinaires, il donnait la parole à des victimes de la torture. Cette fois, le chorégraphe nous explique s’être contraint au silence : « Je suis parti à la découverte de ces esthétiques officielles, plutôt que de laisser la place au discours, au témoignage ou au vécu », dit-il. Exposition universelle est bien la vitrine muette d’un corps devenu instrument, écrasé par la musique et poussé aux limites du mouvement.


Claquettes

Dans cette exploration sensible et non exhaustive des esthétiques totalitaires, le spectateur est parfois dérouté. Un numéro de claquette se transforme ainsi en piétinement métallique et cadencé. Lors d’un changement de tableau, l’artiste glisse sur ses rétines des lentilles bleues et feint de se tailler la langue avec un rasoir… Quant à la musique, elle pousse le public aux frontières du supportable, déchirant l’air de vibrations électriques, tirées d’une guitare, d’un synthé ou d’une console de mixage. Jean-Baptiste Julien a créé ces expérimentations sonores au fil des recherches chorégraphiques du danseur. « Nous avons beaucoup travaillé autour de l’éloquence musicale de ces régimes : sur leur manière d’utiliser la musique pour hypnotiser les foules ou les rallier à leur idéologie… », explique Rachid Ouramdane. Ainsi, quand les hymnes nationaux résonnent à travers une sirène tournoyant comme une toupie, ils se superposent jusqu’à la cacophonie. On a l’impression d’entendre alors la même cadence qui n’en finirait plus de résonner.

Politique, Exposition universelle l’est donc résolument. Rachid Ouramdane se fait plus explicite visuellement dans l’ultime tableau. Une fois encore, son visage apparaît, maquillé cette fois de nos trois couleurs nationales, étalées comme un camouflage militaire. A la fois clownesque et terrifiant, comme tout dictateur digne de ce nom…


Baptiste Cogitore


Festival Nouvelles Danse/Performance, jusqu’au 28 mai à Strasbourg

www.pole-sud.fr

À écouter : entretien avec Rachid Ouramdane sur Flux4

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