danse // La Ribot

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La Diva


Depuis les années 80, la Madrilène La Ribot explose avec humour les frontières entre danse et arts visuels. En résidence à Pôle Sud à Strasbourg tout au long de l’année, elle y poursuit la création de ses Pièces distinguées, qui ont fait d’elle une figure à part dans le monde de l’art. Sa quatrième série, PARAdistinguidas, est présentée en création mondiale au festival Nouvelles Strasbourg Danse.

La longue silhouette nue se promène au milieu des spectateurs. Elle cherche une chaussure dans un coin, l’enfile, se ficelle comme un gros paquet avant de passer en bandoulière une de ces grandes étiquettes à bagage qu’on enroule autour de la poignée des valises à l’aéroport et de poser comme une Miss. Un peu plus tard, arborant un très seyant costume deux pièces en plastique transparent, elle lit le mode d’emploi d’un appareil inconnu. Tentant de s’y conformer à la lettre en dépit d’une mise en œuvre quelque peu complexe pour un corps humain, elle finira étouffée, la tête dans la jambe de son pantalon… Outsized Baggage et Manuel de Uso sont deux des 34 Piezas Distinguidas (Pièces distinguées) que La Ribot a créées entre 1993 et 2003. Des fragments, entre saynète, action et performance, qui l’ont rendu célèbre dans le monde entier, et aussi bien dans celui de l’art que dans celui du spectacle vivant. Modules autonomes, ses Pièces varient de 30’ à 7mn et du burlesque au tragique, du désespoir au dérisoire. Et bien que d’autres spectacles aux formats plus longs et d’autres performances leur aient succédés, elles restent la partie la plus significative de son travail.
Née à Madrid en 1962, Maria Ribot commence par se former dans l’école de danse de son quartier, avant de poursuivre au Centre International de Danse de Cannes, à la Sommerakademie de Cologne, à Paris, New York et Madrid. Un parcours somme toute plutôt classique, au terme duquel elle formera en 1986, sa propre compagnie de danse. « Puis, après sept ans de bons et loyaux services, résume-t-elle, je suis entrée dans une crise totale. » Elle crée alors un strip-tease de sept minutes, dans lequel elle enlève environ 40 couches de vêtements. C’est peut-être, sans qu’elle y soit rattachée, la première de ses Pièces distinguées… Désormais, elle se produira seule et explorera son propre territoire, entre performance, arts visuels et danse contemporaine. Une terra incognita dans l’Espagne du début des années 90. Dans ces Pièces distinguées, ainsi nommées en hommage à Erik Satie, elle interroge aussi bien le marché de l’art et l’économie du spectacle que l’absurdité du quotidien et la place de l’artiste dans la cité, sur un mode à la fois conceptuel et humoristique. Et elle est désormais La Ribot, comme La Callas ou La Begum. Car lorsqu’elle fume à travers un tuba ou qu’elle lit Don Quichotte nue en tricotant, elle est toujours très distinguée… L’humour est l’un des ressorts essentiels de ces Pièces, qui jouent souvent sur des associations incongrues, d’objets, de mots, de gestes, de même que la nudité quasi permanente, qu’elle s’est fixée ici comme contrainte. Celle-ci n’est cependant pas tant un sujet en soi qu’un moyen, accentuant le comique ou le tragique, créant une tension permanente avec le public que le rire vient libérer, soulignant le moindre geste, et faisant de La Ribot un simple objet de plus dans la performance, tout en la rendant intouchable…
Ces curieux objets artistiques, La Ribot commence par les troquer contre des micros ou des costumes. Finalement, elle les vend 1000€ pièce à de « distingués propriétaires » (un seul par pièce). La Ribot fonctionne à l’économie. Maintenir l’activité d’une compagnie, la faire fonctionner à l’année, très peu pour elle. Fonctionnant toujours sans subventions, elle s’installe à Londres en 1997, où elle continue de créer ses pièces, toujours avec peu de moyens, des objets de peu de valeur. La Tate Modern lui commande, en 2003, une version intégrale de ses Piezas Distinguidas. Une performance de trois heures, Panoramix, qu’elle a présentée aussi bien dans les musées que les théâtres… la création des Pièces se poursuit, puisqu’elle a prévu d’aller jusqu’à cent (la quatrième série est créée en mai à Strasbourg), mais La Ribot se consacre aussi à d’autres spectacles, performances, vidéos et installations, où le rire est encore et toujours un moteur… voire un sujet en soi. En 2006, elle crée à Art Basel Laughing Hole, performance de 8h pour trois interprètes et neuf cents cartons. Titubant sur un sol jonché de cartons bruns, ils les brandissent, sans jamais cesser de rire. Au dos, des expressions tantôt politiques, tantôt poétiques, drôles ou complètement cryptées : « My Death », « My Guantanamo », « Fucking Audience », « Laughing Bar ». En 2008, elle forme dans Gustavia un duo burlesque au bord de la crise de nerfs avec Mathilde Monnier, directrice du centre chorégraphique national de Montpellier. Quelle que soit la forme, La Ribot n’en finit pas d’explorer ce territoire au confluent et d’interroger les mêmes sujets. Dans son avant-dernier spectacle, Llamame Mariachi, mi-projection vidéo mi-spectacle, créé en 2009, elle pose à nouveau la question de la place de l’art et de l’artiste… avec un bonnet de bain sur la tête.


Sylvia Dubost

article paru dans le n°12 du magazine novo


Création de PARAdistinguidas, quatrième série des Pièces distinguées, les 18 et et 19 mai au Théâtre de Hautepierre dans le cadre du festival Nouvelles

Visuel : Pieza Distinguida n°14, photo : Pau Ros

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