En toute modestie
Jean Gaudin termine sa résidence à Pôle Sud à Strasbourg en reprenant fluXS.2 aux bains municipaux. Un spectacle qui s’adapte au lieu qu’il investit, car plus que les danseurs et le chorégraphe, c’est l’espace qui impose ses contraintes.
Perturber les habitudes d’un lieu oblige à le regarder autrement. Et Jean Gaudin est un perturbateur, au sens poétique du terme, faisant émerger la danse là où on ne l’attend pas. Son champ d’intervention est le réel, préférant souvent la salle au plateau. Ou encore mieux, les lieux publics. Le projet fluXS.2, spectacle rigoureusement chorégraphié mais parfaitement adaptable, est ainsi destiné à être joué partout sauf dans une salle de théâtre. Créé dans les salons d’un hôtel, il investit cette fois les bains municipaux, qui fêtent leurs 100 ans en voyant surgir entre baignoires et faïence et robinetterie en laiton, quatre curieuses figures privilégiant les angles de murs au bleu du bassin. Quatre Rico et Rica, récurrents dans l’œuvre de Jean Gaudin. Figures plus que personnages, ils sont anonymes, se mêlent au public, n’ont pas d’histoire, sont transparents, universels, et totalement transposables.
Rico est né le premier, d’une vidéo d’Éric Duyckaerts. Une danse accélérée que Jean Gaudin a reprise, s’appropriant ainsi cette gestuelle saccadée et un peu folle. Est apparu alors un personnage errant dans les interstices entre le spectacle et la vie, toujours le même, toujours différent, surgissant là où on ne l’attend pas sans jamais réellement exister, transformant par sa présence le lieu où il apparaît, à moins que ce ne soit le lieu qui le transforme… L’incarnant d’abord seul, Jean Gaudin a fini par le « donner » à ses danseurs et danseuses. En toute logique car « Rico (et Rica) n’existe que par les autres, les lieux, les circonstances. Il n’a pas d’égo ». Avec lui (et elle), il requestionne la danse, la chorégraphie, le narcissisme du danseur, la manière de se comporter. « Le point de vue narcissique ne peut pas exister, on se laisse rattraper par le lieu. » Et le lieu oblige à remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier. Chaque fois est une première fois, et tout est toujours à réinventer.
De la même manière que Gaudin confronte sa danse à un espace toujours différent, le perturbant et se laissant perturber, il la confronte aussi à d’autres médias, très souvent à la vidéo. « La danse est un médium, pas un but. Toute seule, elle m’ennuie. Dans le métissage, je cherche à faire intervenir d’autres métiers qui vont venir la perturber et la faire exister encore plus. » Ces autres médias viennent ici proposer un autre regard sur la danse, « sur des choses que l’on connaît », et lui permettent d’aller plus loin.
Il y a une sorte d’humilité dans la danse de Jean Gaudin, dans cet aller-retour entre la danse et son environnement. Une douce interaction où chacun influe sur l’autre sans jamais asséner de vérité. C’est sans doute pourquoi Jean Gaudin se reconnaît bien dans le personnage de Buster Keaton auquel on a souvent comparé Rico. « Il ne maîtrise pas grand chose, ce sont les éléments qui viennent à lui et le font exister encore plus. Contrairement à Chaplin, qui en fait en phénomène égoïste. Keaton est transformé, lui ne transforme pas. Mais après coup, c’est de lui qu’on se souvient. »
Sylvia Dubost
fluXS.2, le dimanche 22 février à 17h30 et 20h aux bains municipaux
10 boulevard de la Victoire à Strasbourg
03 88 39 23 40 – www.pole-sud.fr
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