cinéma // Clément Cogitore

Sur le fil


Tout roule décidément pour Clément Cogitore, vidéaste et réalisateur. Après avoir obtenu le Grand prix du Salon de Montrouge pour l’ensemble de son œuvre vidéo et la bourse du CNC pour l’écriture de son premier long métrage, il présente à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes un documentaire dans lequel il renoue avec ses thèmes de prédilection. Bielutine dans le jardin du temps explore, à travers la folie vertigineuse de ses personnages, la question de la fiction.


Également sur plan-neuf : un portrait de Clément Cogitore et sa vidéo
Burning Cities


En décembre 2009, Clément Cogitore a réussi à entrer là où personne (ou si peu, pour être tout à fait exacte), n’avait réussi à pénétrer avant lui : dans l’appartement moscovite d’Ely et Nina Bielutine, octogénaires collectionneurs d’art et mythomanes notoires. Les héros d’une légende urbaine dont on parle dans les vernissages, que peu ont réellement rencontrés et qui possèderaient chez eux des chefs d’œuvres absolus : Velasquez, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Rubens. Une collection inestimable et incroyable, autant que le récit rocambolesque de sa provenance, et que tout ce qui se joue autour…

Clément Cogitore a passé dix jours chez eux, après avoir passé un an à les amadouer. « Je voulais filmer une collection jamais montrée et interroger le rapport à l’art, la place qu’il peut occuper dans la vie. Et puis poser la question de la fiction. Ce sont des questions que je me pose toujours dans mon travail. » Le terrain d’exploration est idéal. Le décor lui-même est aux frontières du réel. Un appartement qui n’a pas été aéré ni nettoyé depuis 30 ans, où cohabitent cafards, chats et corbeau, chef d’œuvres et vieilles peluches, éclairés à la bougie car ici, les plombs sautent régulièrement… Une situation et des personnages comme on n’en rencontre jamais, qui dégagent une force de sidération sur lequel repose le film. Dans la pénombre permanente d’un appartement où la lumière du jour ne pénètre plus depuis longtemps, au milieu de l’argenterie XVIIIe et des toiles d’araignée, les visages d’Ely et Nina se confondent avec les portraits de Velasquez. Leur existence même semble impossible. « Ce sont des acteurs, des manipulateurs, des poètes, des tyrans : ils possèdent toutes les facettes du mensonge. »

Bielutine dans le jardin du temps commence comme un documentaire classique « dans lequel arrivent des choses bizarres » qui vont en perturber la forme. Au final, « le film ne joue pas sur ce qui est dit, mais sur la manière dont les choses se disent ». Clément Cogitore ne cherche pas la vérité, ce que certains ont d’ailleurs pu lui reprocher. Et d’après lui, effectivement, le film ne documente pas grand-chose… « C’est un documentaire sur une fiction, sur une réalité parallèle dans laquelle vivent ces gens. Une dérive dans une sorte de folie. » Une folie dont Clément Cogitore réalise l’ampleur assez tard. « Ils me disaient qu’ils dormaient en face, ce qui expliquait pourquoi l’appartement était dans cet état. Cet endroit était un sanctuaire, un tombeau. Quand j’ai réalisé que c’était faux, j’ai été pris de vertige, j’avais le sentiment de me trouver face à certaines limites de ce que peut être l’existence. » Quand la réalité dépasse la fiction, l’image devient impossible. Clément Cogitore a refusé de montrer l’ampleur de cette folie. « Je ne saurais pas faire cela : c’est du voyeurisme. Il y a des choses qu’on ne peut raconter que par écrit. » L’histoire de ce tournage, de cette expérience, de tout ce qui est hors caméra, tout qu’il ne pas pu retranscrire dans le film, feront sans doute un jour l’objet d’un livre. Peut-être que son écriture suivra celle de son long métrage, dans lequel il abordera la naissance de la foi… qu’il considère comme une autre forme de fiction.

Sylvia Dubost


Bielutine dans le jardin du temps, une production Seppia, MDR et Arte

Projection le 20 mai 2011 à 14h au théâtre de la Croisette à Cannes, le 29 mai 2011 au Forum des images à Paris

Sortie de Stories, six courts et videos, un texte de Marie-Thérèse Champesme, DVD écart productions

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