cinéma // Draquila, l’Italie qui tremble

Draquila Sabina Guzzanti_1

Italie, année zéro

Voir aussi l’interview de Sabina Guzzanti ICI

Une ville dévastée par un tremblement de terre : l’endroit idéal pour raconter la dérive autoritaire de l’Italie berlusconienne. Après Viva Zapatero ! qui explorait les liens entre Berlusconi et les médias, Sabina Guzzanti réalise un film-choc sur la fin du règne financier, politique et médiatique d’un pouvoir personnel. Dans Draquila, l’omniprésence de la réalisatrice a parfois un effet contre-productif.

6 avril 2009. Au milieu de la nuit, la petite ville de L’Aquila, sise au pied des Abruzzes se réveille sous l’assaut de violentes secousses sismiques. D’abord, nul ne s’inquiète : les experts et l’Etat n’ont-ils pas assuré que le risque d’un tremblement de terre était minime ? Au moment où les premiers immeubles s’effondrent, les habitants de la cité prennent conscience qu’on leur a peut-être menti… Pas du tout préparés à une telle catastrophe, les secours tardent à s’organiser. Le séisme fera plus de 300 morts et des dizaines de milliers de sans logis. On vide L’Aquila, on verrouille le centre-ville : l’armée parque les réfugiés dans des camps où leurs droits se réduisent comme peau de chagrin. Pour Berlusconi, ballotté par un récent scandale adultérin, « c’est comme si Dieu lui avait tendu la main une seconde fois », dit la voix-off de Draquila.

Fin de règne
Scandale après scandale, « les jours du règne de Berlusconi sont aujourd’hui comptés : c’est le moment de tirer les conclusions de l’expérience de L’Aquila, ndlr. en fouillant les décombres pour récupérer ce que l’on peut » écrit la réalisatrice Sabina Guzzanti. Dans ces décombres, la réalisatrice a trouvé : des écoutes téléphoniques au cynisme révoltant, les fantômes d’enfants ensevelis sous les immeubles, une presse dupée, des plateaux TV transformés en célébration du pouvoir, et tout un pays ravagé par un séisme politique qui dure, incarné par un trublion médiatique.

La Protection civile
Quatre mois après la catastrophe des Abruzzes, Sabina Guzzanti décide de se rendre à L’Aquila pour dénoncer ce qui s’y passe. Silvio Berlusconi est en train de profiter du désastre pour redorer son blason et activer la Protection civile, un organe étatique au service des citoyens, chargé de faire face aux situations d’urgence. Indéniablement, la crise de L’Aquila en est une. Et en cas d’urgence, la Protection civile (PC) peut contourner les lois. Il faut reconstruire au plus vite, quitte à ce que les logements flambant neufs et entièrement équipés, « offerts » par Berlusconi aux sinistrés, coûtent dix fois plus cher qu’une simple restauration des édifices abîmés par le séisme. La reconstruction permet en effet à la PC de verser des sommes colossales à des entreprises privées, intéressées par un marché juteux.

Draquila Sabina Guzzanti_3
La reconquête d’une image
Confiant les pleins pouvoirs à Guido Bertolaso, proche du Vatican et chef de la PC — qui tombera quelques mois plus tard lors d’un nouveau scandale de faveurs sexuelles et de corruption —, Berlusconi a fait du drame des Abruzzes un enjeu personnel : la reconquête de sa propre image. C’est cette image que brise ici Sabina Guzzanti, en dénonçant l’obscénité d’un régime du spectacle, de la pornocratie et de la corruption. Face à Berlusconi, la gauche fait piètre figure : la tente du Parti démocrate reste déserte, et aucun orateur ne semble pouvoir rivaliser avec le « Cavaliere ». La cinéaste vient alors lutter avec les mêmes armes que le président du Conseil : l’image, le montage et le spectacle.

Prologue dramatique
Après le prologue très dramatique où le spectateur arpente les rues désertes de L’Aquila en pleine nuit, en compagnie du maire de la ville, la réalisatrice apparaît sous les traits caricaturés de Berlusconi, posant fièrement sur un tas de décombres. L’apparition-choc cède néanmoins la place à une enquête alternant entretiens avec des sinistrés, rencontres d’experts et de responsables politiques ou commentaires d’images d’archives par la réalisatrice.

Posture et pose
Si Sabina Guzzanti refuse de se placer sur un même plan visuel que sa cible (voir notre entretien), elle apparaît pourtant volontiers à l’écran. Moins que dans Viva Zapatero !, film dont elle dit qu’il est le fruit d’une vengeance personnelle, mais elle n’est jamais très loin des personnes interviewées. Adoptant une posture qui devient vite pose : une mine fatiguée, un sourire charmeur rehaussent un charisme dont elle ne doute pas un instant. On aurait pu imaginer un documentaire plus distancié, plus froid. Ce n’est pas le parti pris de Draquila, qui allie l’enquête de terrain au plus près des sinistrés et une perspective beaucoup plus large, dans laquelle la voix-off de Guzzanti vise à « relier des éléments que les Italiens ont du mal à lier entre eux ». Pour comprendre l’acoquinement du pouvoir avec la Mafia ou les grandes sociétés immobilières et médiatiques, dont Berlusconi est doublement issu.

Draquila_Sabina Guzzanti_4
Omniprésence
L’une des seules interviews où Sabina Guzzanti n’apparaît pas à l’écran est celle d’un vieux professeur ayant refusé de quitter sa maison. Face à lui, la réalisatrice semble éprouver un profond respect, qui la retient derrière l’objectif. Si son omniprésence n’est pas choquante, elle nuit parfois au but fixé par Draquila : réveiller les consciences des Italiens. C’est lorsqu’elle se filme aux côtés de réfugiés octogénaires déprimés au fond des hôtels vides à 100 km de L’Aquila, que Sabina Guzzanti transforme sa posture en pose, qu’elle dramatise à outrance le narration de son enquête. Ou lorsqu’elle apparaît dans les contre-champs multipliés de ses entretiens.

Réalisatrice-actrice
Est-ce une manière de renforcer sa signature par une présence visuelle revendiquée ? Ou simplement parce qu’issue du milieu télévisé (elle a travaillé pendant plusieurs années pour RAI3, troisième chaîne publique italienne peu à peu verrouillée par la censure berlusconienne), elle joue de la caméra pour renforcer sa propre image de réalisatrice-actrice ? Car si Berlusconi est bien le personnage principal de Draquila, il laisse à Guzzanti un second rôle qui n’est pas sans rappeler les enquêtes très personnalisées du tonitruant Michael Moore.

« Vergogna ! »
Néanmoins, l’enquête fonctionne. La narration convainc. Les analyses sont clairement expliquées (mêmes si les animations satiriques finissent par user l’humour du spectateur à force de pédagogie). Draquila parvient à atteindre son but : indigner le public. Dans chaque manifestation, on brandit des banderoles et on crie le même mot : « Honte ! » (« Vergogna ! »). Dans la dernière grande scène du film, le crescendo dramatique atteint son acmé : après la diffusion d’une conversation téléphonique entre deux ronds-de-cuir au service de la PC dans laquelle l’un affirme « avoir bien ri le jour du séisme », les réfugiés pénètrent de force dans la « zone rouge » de L’Aquila pour hurler leur colère et leur indignation. Et le public adhère, forcément.

Baptiste Cogitore

+ Voir le reportage photo de Vincent Hanrion à L’Aquila.

L’interview de la réalisatrice ICI.

Sortie nationale le 3 novembre 2010

Draquila
De Sabina Guzzanti – 1h30 (Ita)


Tags: , , , , , , , , , ,


Les commentaires sont fermés.