bande dessinée // Morgan Navarro

Morgan Navarro_plage_DR

Cowboys et  vahinés

Des dauphins skaters, des filles sexy, des bastons, des moustaches, du rock’n’roll, des mégalomanes maléfiques, des mondes étranges, la messe… Il y a tout ça dans les bandes dessinées du Grenoblois Morgan Navarro. Il y a aussi 30 années de culture pop qui traînent un peu partout. L’occasion d’un petit jeu de pistes en forme de blind-test au cœur de l’empire Navarro

Morgan Navarro_Flipper_Silver Jews
Silver Jews

New Orleans (extrait de l’album Starlite Walker, 1994)

M.N. : Ah la voix… On dirait Smog. Merde c’est pas mal en tout cas. Ween ?

C’est cité dans Flipper le flippé 2.
Arrête ! La honte… Tu vas me clouer sur place. Neil Young ? Dinosaur Jr. ?

Les Silver Jews.
M.N. : Ah, j’ai dû écouter ça deux semaines juste pendant que je dessinais Flipper mais je n’ai pas persévéré sur ce groupe. J’aimais surtout leur nom en fait. Dans mes bédés je fais pas mal de “name-dropping” mais ce n’est pas forcément des trucs dont je suis hyper fan. Ce sont des repères et aussi des fausses pistes. C’est ma réalité qui se mélange avec ma fiction et c’est souvent en temps réel. Par exemple, au moment où je vais dessiner un disque par terre, ou un poster sur un mur, je prends soit le premier truc qui me vient, soit le morceau que j’écoute, mais j’essaye que ça apporte du sens au dessin. Un sens qui peut m’échapper mais dont j’ai l’intuition. Ca peut, par exemple, contraster un propos. Un poster de La maman et la putain dans la chambre d’un branleur de cité, ça provoque un truc. Voila c’est ça, le contraste.

Morgan Navarro_Flip_Kids
Deluxx Folk Implosion

Daddy Nerver Understood (extrait de la B.O. de Kids de Larry Clark, 1995)

M.N.: On dirait du Minor Threat, ou un truc de l’époque en tout cas. Oui, le violon arrive…
Nick Olivieri ? C’est pas Queens Of The Stone Age* quand même ?

Deluxx Folk Implosion, sur la bande originale de Kids.
Kids est un film terrifiant.

Le skate, les ados, le rapport compliqué au sexe, tes BD rappellent tout ça.
Ben oui, je bloque encore là-dessus aujourd’hui… Je ne m’en sors pas de cette adolescence. Dans mon travail je veux dire. En vrai, je ne sais pas. J’espère que si, même si des indices me prouvent le contraire. Je skate toujours par exemple. L’adolescence, c’est un moment où on peut devenir un dieu vivant ou une merde rampante. Au choix.

Et tu es toujours terrifié par les filles ?
Terrifié par les filles ? Ah ah ! Jamais ! J’ai dit ça ?

Non, mais elles font peur à tes personnages…
C’est vrai, à Flipper en tout cas. Et aux autres aussi, certes.

Morgan Navarro_Cowboy Moustache_Sabrina
Sabrina

Boys – Summertime Love (Extrait du single éponyme, 1987)

M.N.: Youhou ! Bonne transition : Sabrina gros lolo. Hé, si je reconnais que les trucs pourris de ta playlist, je me tue. J’adore le clip.

Le Top 50… Avant la messe. Oui, j’allais à la messe le samedi soir.
Ah bon ? L’angoiiiisse. Déjà le dimanche matin…

Mais ne parlons pas de moi.
Ok, parlons de Jésus. Non, de gros lolos. Les gros lolos je trouve ça assez cool, et Sabrina me faisait de l’effet je dois dire. Elle ressemblait à la meuf des BD de Druuna.

D’ailleurs, tu planques le maxi vinyle de Sabrina dans un coin de case…
Ah oui, dans Cow-boy Moustache.

Dans la même planche que Druuna justement, et on voit aussi le Dahlia Noir et un carnet de poèmes et dessins. Toujours l’idée de contraste ?
Voila, mais c’est parce que c’est exactement comme ça autour de moi. Je suis un vrai bordel. En fait, je ne vais pas chercher très loin. J’ai un côté super fleur bleue et un côté obsédé sexuel, pour caricaturer. Mais c’est difficile de parler de ça sans tomber dans la psychanalyse parce qu’au fond, je suis très critique vis-à-vis de tout ça, vis-à-vis de moi-même, de ce côté petit garçon effarouché et de cette impossible dissociation entre sexe et amour qui trouble mes personnages.

Morgan Navarro_Flipper_La maman et la putain
Diabologum
La Maman et la Putain (extrait de l’album #3, 1996)

M.N.: La Maman et la Putain ?

Oui, avec la musique de Diabologum, des Toulousains un peu skaters qui faisaient du rock.
C’est bizarre parce que sans les images, hors contexte, le monologue est un peu énervant. Je venais de voir le film d’Eustache je pense, et ça allait bien avec Laetitia, la meuf de Flipper. Flipper, ce gentil dauphin effrayé par les mœurs dissolues de ses congénères et de sa meuf qui est super hot.

Il est effrayé et en même temps ça le fascine. Par exemple, il aime les photos de Natacha Merritt.
Oui mais ça c’est des photos, et en plus je ne suis pas sûr qu’il aime. Il dit qu’il aime pour faire branché plutôt. Pour la scène du baiser saphique dans le Flipper le flippé 2, j’ai fait exprès de montrer Flipper effrayé par un truc qui est censé être un fantasme masculin, que moi je n’ai pas du tout. Et de toutes façons, je ne pouvais pas faire pire que la tournante dans le 1. Je voulais que Flipper soit comme un type des années 40 téléporté en 2005. En fait, le problème pour Flipper dans cette scène, ce n’est pas que sa meuf soit une gouine, c’est qu’elle le trompe.

MorganNavarro_Flip_Retour vers le futur
Huey Lewis and the News

The Power of love (extrait de la bande originale de Retour vers le futur de Robert Zemeckis, 1985)

M.N.: Musique de film ? Breakfast Club ? Même si ce n’est pas Simple Minds… C’est pas dans Retour vers le futur ? C’est pour Mc Fly ?

Oui, mais au-delà du « name-dropping », ces références te servent-elles pour travailler ?
Est-ce que je m’inspire directement d’un film ou d’une musique ? Non, c’est rare. Non.

Dans Flip, la scène finale ressemble beaucoup à la scène de Retour vers le futur dans le parking, pendant le bal.
Le coup de poing ? Oui… C’était sûrement dans ma tête. Bien vu. Cette scène m’a vraiment marqué. Elle est fantastique. Le fils plus fort que le père et qui le sauve. Et qui en plus sauve sa mère à la place de son père mauviette…** Dans Flip ce n’est pas ça mais il reste le courage. Moi, je ne me suis jamais battu, et je regrette. Je veux dire que parfois, il aurait fallu ; question d’honneur peut-être. C’est de ça dont il est question dans cette scène je crois, et c’est aussi le thème de Flipper 2. Dans Flip c’est un fantasme, je me sers de la BD pour l’accomplir. Dans Flipper c’est plus proche de la réalité. Mais la question, c’est toujours : qu’y a-t-il à défendre pour être un homme et comment le défendre, parce que je fais quand même partie d’une génération à laquelle on a dit que ces mots étaient des gros mots.

Quels mots ? Homme ?
Honneur. Homme, ouais presque. Ce que je veux dire c’est que le père a bien pris sa claque dans les 70’s. Mais attention, je ne dis pas honneur patrie. “Patrie”, ça ne me parle pas. Batterie, oui.

Hé ! Hé ! Et « père », ça te parle ?
Ben « père », oui, heureusement que ça me parle. Encore plus depuis que j’ai deux garçons… C’est du boulot quoi.

C’est aussi pour ça que tu as fait des BD jeunesse ?
Non non, bien que mon grand fils me réclame la suite de Flip à corps et à cris. Je compte bien la faire d’ailleurs. Mais non, c’était un concours de circonstances, à la suite d’une rencontre avec Sfar. Il lançait sa collection jeunesse chez Bréal et Flip est venu tout seul, vu qu’il aimait bien Flipper…

Morgan Navarro_Cowboy Moustache_Breakfast Club
Simple Minds

Dont you forget about me (extrait de la B.O. de The Breakfast Club de John Hughes, 1985)

M.N.: Simple Minds. Dont You Forget About Me. Trop facile. Un hymne. Breakfast Club pour moi c’est le début de mon adolescence, mes débuts en skate aussi… L’insouciance, les filles… Bon c’est très nostalgique.

Tu regardes encore des teen movies ?
Bien sûr ! J’en ai vu un dernièrement… Ca va me revenir. Je me souviens m’être dit « Ah ! super teen movie ». Mais bon, j’adore Larry Clark évidemment. Wassup Rockers… Et Greg Araki.

Bad Brains
Pay to Cum
(extrait de l’album Bad Brains, 1982)

M.N.: Bad Brains ! Yahaaa ! Je me rattrape bien là. J’adore Bad Brains, groupe mythique. Ils ont inventé un truc, leur son est terrible. Et pour moi, c’est aussi lié au skate.

Le punk a influencé ton travail ?
Tous les chemins que j’ai pris ont influencé mon travail. Le punk autant que les pires trucs de hippie en passant par la techno. Par exemple Spiral Tribe, pour moi, vaut au moins Pink Floyd. Aïe !

Tu as commencé les BD en même temps que le skate et les filles ?
J’ai fait ma première BD en CM1 ou CM2, juste parce que j’en lisais beaucoup et que j’adorais dessiner. C’était une histoire de rébellion dans une colonie de vacances, entre Les Goonies et Les Bronzés… Après j’en ai fait pleins où je pompais les scénarios de séries TV comme Le Juge et le Pilote ou L’Agence tout risque.

Morgan Navarro_Cowboy Moustache_Herman Dune
Herman Düne

You stepped on Sticky Fingers (extrait de l’album Mas Cambios, 2003)

M.N.: Herman Düne ? J’ai cité ça ?

Les Villa Cow-boys (ndlr. les héros de Cow-boy Moustache) leur ressemblent étrangement…
Un peu, mais c’est une mode aussi… Pour moi c’était plus Oldham. J’ai beaucoup écouté Johnny Cash aussi. J’aimais bien cette ambiance et j’ai fait Cow-boy Moustache comme une petite récréation : palmiers, océan, jolies poupées et demi-caisses.

David Herman Düne disait*** aimer l’indie rock comme “un pays natal”. J’ai l’impression que tes bandes dessinées se déroulent aussi dans ce pays imaginaire, un peu comme Steak de Quentin Dupieux. Un pays qui serait les USA des 90’s vues à travers les yeux d’un adolescent français, quelque chose comme ça…
Certainement qu’il y a beaucoup ça chez moi aussi, je suis collé là-dedans. J’ai tellement trippé sur ces ambiances à travers les vidéos de skate et les films hollywoodiens… J’ai adoré Steak. On m’a dit que c’était nul pourtant, mais je trouve qu’ils n’ont vraiment pas loupé leur coup. D’ailleurs, quand je suis allé aux USA à 15 ans, je me suis retrouvé au paradis. J’étais dans un film, et pourtant on n’était pas à San Francisco mais dans un coin paumé de Louisiane…

Morgan Navarro_Cowboy Moustache_Twin Peaks
Angelo Badalamenti

Laura Palmer’s Theme (extrait de la B.O. de Twin Peaks de David Lynch et Mark Frost, 1990)

M.N.: Twin Peaks, Badalementi. Que dire… C’est une tuerie. C’est très puissant, une musique à deux faces, le bien et le mal, “fire walk with me”. Attention je vais devenir pathétique, mais c’est vrai, dans ce morceau on sent d’un côté un cocon hyper réconfortant et plein d’espoir, et de l’autre quelque chose de très inquiétant. C’est l’adolescence quoi. C’est une chose que j’explore plus que jamais, notamment dans Stalagmythes****, où le côté inquiétant l’emporte, un peu comme dans Malcom Foot. J’essaye juste de jouer avec des émotions. Je suis vraiment entêté par l’idée qu’on doit pouvoir, à travers le dessin et le texte, faire naître de vraies émotions et en même temps je doute de ça.

Tu as le sentiment que la BD n’a pas la même pouvoir de fascination que le cinéma ou la musique ?
C’est ce qui m’inquiète. Mais je crois qu’elle est bonne à d’autres choses. Le dessin a des pouvoirs illimités, certaines choses passent plus directement par le dessin que par le cinéma je pense.

Tu fais aussi des vidéos ou de la musique ?
Je chante dans un groupe. Les derniers morceaux qu’on a ressemblent à un mélange entre Witch, Jane’s Addiction et le Velvet Underground. Ah ah ! J’en sais rien en fait, c’est du rock quoi.

Vous vous appelez comment ?
Je ne dis pas. Pas encore… Mon frangin est un champion : Koudlam, tu connais ? Tu devrais.


Madrid
Mapeo (extrait de l’album Nightclubber, 1998)

M.N.: C’est quoi ?

Des Grenoblois !
Oh putain, salaud ! Ca fout un peu le « bad » mais c’est bien. Grenoble… Ah ah ah ! Moi, j’aime bien Grenoble parce que « comme disait mon père : on peut voir tout le monde sans être vu de personne » (Arizona dream). Bon, en fait c’est le contraire…
Et en juin, je fais une expo à la Going Blind, une galerie qui a ouvert en novembre dernier. Je vais y exposer des dessins, des peintures et des sérigraphies autour de l’univers de Stalagmythes. Que du jamais vu, un truc de fou, presque de l’art contemporain. Ca va saigner des yeux. Ca va être hyper « Strange-teenage » avec du sang, du skate, des cauchemars, des filles à moitié nues et des hallucinations.

Propos recueillis par Mathias Duperray

A venir :
L’Endormeur (titre provisoire), série dont le premier tome est prévu pour la fin de l’année chez Delcourt Shampooing : « de la Nevrotic Fantasy, la quête fantastique d’un père qui doit trouver le moyen de réveiller son fils, prisonnier d’un sommeil éternel »
Bientôt, un clip en 3D pour Koudlam.
Et en décembre, « un truc top secret » chez Les Requins Marteaux.

* Au début de Cow-boy Moustache, Morgan Navarro remercie le groupe Queens Of The Stone Age dont Nick Olivieri est l’un des membres.

** Morgan Navarro, post-interview : « je me rends compte, après-coup, que j’ai un peu fantasmé une version de cette scène, mais finalement, ça revient à peu près au même ».

*** In Chronicart #29, octobre 2006.

**** In Lapin N°40, novembre 2009, L’Association.




Un commentaire pour “Morgan Navarro”

  1. modele nu masculin dit :

    Heu .. .’extrait de l’album starlite walker , 1994′

Laisser un commentaire

Vous devez être connecté pour publier un commentaire.