Les livres de la jungle
Sorti de l’ESAD en 1996, Mathieu Sapin n’était pas revenu à Strasbourg depuis sept ans. Bref retour le temps de présenter Feuille de chou, son journal dessiné du tournage du Gainsbourg de Joann Sfar. Petit tour dans les jungles de l’auteur, suivi d’un entretien autour de sa pratique du reportage.
De la bande de l’atelier Sfar-Blain-Sattouf, Mathieu Sapin n’est pas le plus connu, ses productions sont d’ailleurs plus difficiles à cerner, disons le franchement : c’est la jungle. Lieux, thématiques et personnages ne cessent de se croiser, se dupliquer et de bifurquer, dans des séries, des univers chez des éditeurs différents, un peu comme s’il continuait tranquillement à publier dans les fanzines du temps des Arts décos. Si les créateurs de Donjon pouvaient avoir l’ambition de perdre le lecteur dans ses époques personnages, séries parallèles et dessinateurs invités dans une saga parodique, à côté de Mathieu Sapin retournant dans tous les sens le récit d’aventure ce sont de petits amateurs. Supermurgeman (Dargaud) et Salade de Fluits (Les Requins Marteaux) semblent bien cohabiter sur la même île, mais La Fille du savant fou (Delcourt) aussi, les mêmes lieux et personnages réapparaissant sans êtres tout à fait les mêmes. Avec Le Journal de la jungle (L’Association) il embrouille encore les choses en multipliant les temps et les niveaux de récits, Strasbourg et les Arts Décos se retrouvent déménagés sur l’île, avec la jungle des séries susmentionnées et la Bretagne ( ?), l’auteur y apparaît en personne comme un étudiant en art arriviste et plus tard comme un has been aigri. À côté de cette parution chez l’éditeur qui conchie l’héroïc fantasy, les formats cartonné couleurs standards, il signe le scénario parodique de Mégaron (Dargaud) série au dessin « réaliste » avec nichons, muscles, grandes épées et couleurs idoines. Enfin (on en laisse de côté), côté blog c’est un autre Mathieu Sapin de fiction qui apparaît embarqué dans le rocambolesque MKM avec Frantico (Trondheim), publié en papier au format manga dans la collection de Lewis Trondheim (Frantico) chez Delcourt, et son blog personnel le montre comme un feuilletoniste amateur, un auteur soucieux d’auto-promo où en deux occasions en 2009 explorateur à Japan Expo et à Cannes.
Un costume de petit reporter perdu dans une jungle trop grande pour lui, déjà endossé pour Feuille de chou où quatre mois durant il a suivi la préparation et le tournage de Gainsbourg (Vie héroïque). Dans la forme rien de bien neuf puisque Sapin suit le modèle achevé des carnets de Joann Sfar et particulièrement de Greffier reportage sur le procès des caricatures contre Charlie Hebdo. C’est dans la simplicité du trait et du discours que s’affirme le style de l’auteur loin des allures de magister que se donne Sfar. Moins metteur en scène que témoin, ou même « voyeur » comme il aime à se désigner, il tente scrupuleusement de toucher une certaine justesse, tant pis pour le spectaculaire, la dramatisation ou le didactisme. Surtout se garder de se livrer à des « considérations » sur ce qu’il voit ou devine, ne pas céder à la facilité de la caricature et tant que possible, conserver la distance et la fraîcheur de son regard. Au-delà de cette tentative anti-égotique, de la justesse recherchée, la grande force de cet ouvrage est son caractère singulier, voir exceptionnel comme le souligne avec emphase une citation de Joann Sfar sur le bandeau du livre : « Mathieu Sapin a donné selon moi le premier témoignage existentialiste sur une équipe de cinéma au travail. Un making of vidéo de vingt minutes ne produira jamais l’effet d’immersion d’un livre. On voit tout le monde. On les voit vivre. » On dira plus simplement que le profond investissement de l’auteur mobilisé durant quatre mois et la volonté de son éditeur (Lewis Trondheim via Delcourt qui lui a d’ailleurs suggéré ce travail) d’en rendre compte in-extenso qui font de Feuille de chou un témoignage si dense. On y ajoutera cet énorme avantage de la bande dessinée capable de produire un témoignage en mots et en images sans la dimension intrusive des caméras ou appareils photos contraints à une longue approche avant de pouvoir se faire oublier (et tout le monde n’est pas Depardon).
Des prémices du film à la fin du tournage, c’est un visage différent du cinéma que nous donne à voir Mathieu Sapin. Parfois passionnant et extrêmement riche peinture d’une aventure collective, le livre est limité par la sincérité de son projet. Le manque de réécriture, de montage produit à mi-lecture un effet de trop plein, l’auteur suit son récit, mais ne le dirige jamais, laissant le lecteur s’y perdre. Toujours à la demande de Trondheim, un second journal suivra celui-ci concernant les phases de montage, post-production, promotion…
Le livre tire en longueur sur la fin, n’aurait-il pas fallu couper davantage dans la matière de ce carnet ?
Le principe était de reprendre la totalité du carnet, mais j’ai parfois compressé des scènes trop longues ou plutôt chiantes. Étant libre d’exposer mon point de vue, de disposer de mon temps comme je l’entendais, aucune obligation, je comptais faire 150 pages. Puis devant l’ampleur que cela prenait, la question est devenue : où est-ce que je m’arrête ? Pour le décider, le seul critère était l’intérêt ou l’ennui que pouvaient m’inspirer le tournage. Les seules choses censurées ce sont les mentions rayées qui apparaissent telles quelles dans le livre. J’ai évité de parler de la mort de Lucy Gordon, c’était un peu trop sensible pour moi et chronologiquement c’est arrivé après la période que je relate. Mais cela apparaîtra dans le carnet suivant. Sur la fin j’aurais peut-être dû supprimer quelques scènes qui faisaient un peu redites. Ces critiques ne me dérangent pas : je ne prétends pas avoir livré un objet parfait, un objet dont on voit les coutures, je pouvais à peine crayonner ce que je voyais en direct, un vrai travail sans filet.
Vous assistez rarement aux divers moments de crises, c’est souvent de Joann Sfar qui vient vous dire « houlala, tu as raté un truc terrible ! »
Dans ce genre, il y a eu un stress entre Laetitia Casta et une scripte mais je n’étais pas là ! Je ne souhaitais d’ailleurs pas être présent en permanence. Même ainsi, le temps du tournage a été très déstabilisant par rapport à mes habitudes de travail. J’ai été soumis à un autre rythme que le mien : ici impossible de mettre sur pose et de rejouer la scène.
Combien de temps de décrochage durant ce travail au long cours ?
J’ai fait trois voyages : en Argentine, à Naple et au Québec, trois semaines environ sur les quatre mois qu’ont demandés la préparation et le tournage du film.
Votre regard se porte souvent sur les à côtés, pas forcément sous le feu des projecteurs mais tente d’apréhender un ensemble. A l’image de cette séquence de « dézoomage » où part de derrière la caméra pour reculer en élargissant jusqu’à l’extérieur du bâtiment où est tournée une scène du film…
J’étais plutôt dans l’ambiance, je voulais capter l’énergie d’un groupe qui travaille en commun. J’ai volontairement posé peu de questions, je n’en ai pas préparé, je me mettais en état de regarder, comme un voyeur un peu dilettante.
Était-il important de vous mettre en scène personnellement comme un personnage que vous ridiculisez un peu ? Une façon de vous mettre à l’abri ?
Je parle très peu de moi, je voulais plus m’utiliser comme un moyen de faire passer des informations ou des pensées. Contrairement à Sfar je me garde de me livrer à des considérations : j’ai trop peur de dire des conneries, mais les interrogations de mon personnage de naïf me permettent bien des choses. Ça sert aussi de paratonnerre oui…
Comment a-t-on perçu l’image que vous donniez du tournage et des gens : c’est toujours un exercice un peu risqué ?
Il y a eu un gros débrieffing après une première version non raturée. Par rapport à d’habitude où je suis seul avec des personnages fictifs, il a fallu vérifier les choses : si j’avais bien compris ce qui se passait, pas déformé des propos. Il ne s’agissait pas de me censurer mais d’être juste, et aussi de ne pas créer aux gens de complication inutiles. La prépublication sur le net m’a aussi permis d’avoir de premières réactions qui ont entraîné quelques modifications.
Contrairement aux making of, on ne trouve pas ici de considérations sur l’art de la réalisation, de volonté didactique de montrer le cinéma en train de se faire…
Je ne suis pas du tout passionné de technique : la photo, l’éclairage, le son, j’en parle très peu : je voulais raconter la vie de cette équipe. Ça m’aurait tout à fait autant intéressé de travailler sur des gens dans un hôpital : l’aspect Gainsbourg est assez anecdotique.
On a d’ailleurs l’impression que les anecdotes de tournage qui sont évoquées devant vous, n’apparaissent dans le journal que comme constitutives de l’action et moins pour ce qu’elles disent.
Quand les gens s’adonnent aux commérages c’est souvent qu’ils s’ennuient sur le plateau, et ils y a énormément d’anecdotes à entendre. De mon côté, je me suis rendu compte que tenir des propos personnels sur les gens donne un pouvoir énorme : ça oriente terriblement le sens qu’on voit de l’image de quelqu’un. C’est très facile de le faire en appuyant sur un ou deux points :on les caricature. J’ai essayé de l’éviter en ne me focalisant sur tous les trucs foireux : j’ai essayé de rester juste, car en quelques phrases on peut facilement se lâcher sur quelqu’un…
On a l’impression que vous vous tenez à distance des actrices, cela vient-il de cela ?
La plupart des acteurs ne faisaient que passer sur le tournage, ils viennent quelques heures avec un travail précis et sont très concentrés. J’ai beaucoup plus vu les actrices par la suite, on les verra dans le prochain carnet. Pour une réunion avec des exploitants à Deauville par exemple, j’ai fait le trajet avec elles en voiture, c’était un moment beaucoup plus riche que lors du tournage. Maintenant je les connais même un peu trop. Je mise beaucoup sur les premières rencontres car au début je vois encore les gens comme des personnages, puis je fini les connaître et je suis plus frappé par les choses, même les décors peuvent très vite se banaliser de cette manière.
Fabien Texier
Photo: © Christophe Urbain
Mathieu Sapin était le 12 février 2010 à la Librairie Kléber à Strasbourg
Feuille de chou (Journal d’un tournage), Mathieu Sapin, Delcourt (coll. Shampooing)
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