bande dessinée // Maladives Chroniques

Contre la bande dessinée, Jochen Gerner, L'Association.
Tout contre la bande dessinée


« Un Album au graphisme sympa et vivant reprenant les aventures d’un groupe de motards hauts en couleurs.  ».
Propos cité par Jochen Gerner dans Contre la bande dessinée, l’Association

chronique parue dans le magazine novo

Des chroniques
Comme l’essentiel de la presse papier généraliste ou culturelle Novo accueille des chroniques BD. Des articles consacrés aux (dernières) publications de la simple notule à la page entière. Au-delà de la place qui leur est consacrée, on peut s’interroger sur la pertinence de sélection qu’elle représentent dans une production pléthorique, la qualification de ceux qui les publient et la qualité des textes. Des interrogations sur cette forme se posent bien sûr chez les éditeurs qui en sont à la source avec leur services de presse (livres envoyés aux journalistes/critiques) et les premiers intéressés puisqu’il s’agit du principal discours médiatique tenu sur leurs « produits ». Elles se font plus visibles chez les auteurs depuis la fin des années 90 concomitamment à la reconnaissance croissante de leurs productions par le public, les médias et les institutions. Mais dans les médias eux-mêmes ce questionnement n’apparaît guère : c’est précisément ce que l’on tente d’amorcer ici, aguilloné par le  dossier de  la revue Jade # 200U, avec une relative candeur.

La place
Daniel Pellegrino (éditions Atrabile) nous disait récemment être de plus en plus sceptique sur les notules où sont expédiées en 500 signes le sujet d’un livre, sa forme, son auteur (souvent peu connu), ses enjeux, son contexte éditorial. Ces chroniques sont dans Novo au même format que celles traitant des disques, livres ou DVD. Ailleurs, elles peuvent parfois apparaître de manière aléatoire, visiblement pour meubler les trous ou être coincées dans un espace ridicule. Dans les cas extrêmes, on aboutit à une sorte de name-dropping de cinq ou six ouvrages dans un paragraphe plus ou moins thématique. Cette ségrégation nous renvoie aux considérations sociologiques de l’OCNI de Thierry Groensteen, et à l’économie de la presse ; l’espace papier coûtant cher et les supports payants comme les gratuits devant consacrer à côté de leurs pages  « à perte », une part aux sujets « vendeurs » et aux annonceurs ou mécènes. Si les formes courtes peuvent répondre à des exigences de concision, il est intéressant de se demander dans quelle mesure on peut instaurer une régularité et définir un espace minimal en deçà duquel le sens ne saurait être préservé.

La sélection
On peut choisir de traiter moins d’ouvrages, mais mieux : alors, quels titres sélectionner. Faut-il parler de la même chose que tout le monde, amplifiant le bruit médiatique et négligeant des bandes dessinées qui mériteraient d’être défendues ? Faut-il aller à contre-courant et se priver d’apporter un éclairage différent, ignorer les œuvres majeures et/ou succès commerciaux et les abandonner à la critique la plus opportuniste ? Faut-il traiter les ouvrages mineurs, semi ratés ou se concentrer sur le meilleur de la production ? Soutenir les débutants ? Flinguer les horribles ? Si un choix cohérent de livres contribue à donner une couleur à un titre, un sens aux lecteurs, ne peut-il conduire à l’enfermement sectaire ? Suivre toujours les mêmes auteurs ? Est-on suffisamment au fait de ce qui se passe en dehors de nos domaines de prédilection ? Ces questions ne sont pas propres à la bande dessinée, mais elles s’y posent avec plus d’acuité qu’ailleurs, la culture de la bande dessinée (chez les rédacteurs, leur encadrement, les « savants » référents) s’avérant souvent déficiente, les garde-fous sont minimes.

La culture
Antérieur au septième art, le « neuvième », pour des raisons qui tiennent à sa légitimation (on renvoie une nouvelle fois à OCNI) et peut être aussi à la multiplicité de ses formes (voir notamment les Principes des littératures dessinées, le point de vue de Harry Morgan), souffre de la faiblesse de son assise culturelle. Le rédacteur formé sur le tas, parfois plus fan que « connoisseur » ne peut guère plus compter sur un corpus clairement constitué (le travail patrimonial se développe depuis peu) que sur une littérature savante encore encombrée de Diafoirus (un symbole : les dictionnaires BD truffés d’erreurs). Il est aussi possible que le travail soit refilé au chroniqueur littéraire qui n’en peut mais, au copain qui veut agrandir sa bibliothèque ou au petit nouveau qui, sans coach, risque de beaucoup errer avant de trouver sa voie. Quels que soient leurs goûts et connaissances en matière de pop-métal-ambiante-émo-drone ou de littérature populaire Annamite du XIXème siècle, les divers relecteurs et responsables, peuvent au moins distinguer les gougnaferies ou tentatives tragiques des produits passables, détecter les erreurs grossières dans les chroniques. C’est plus rare en bande dessinée. Plus grave, les ravages du « fanisme » et l’infantilisation caractéristiques de la « bédé » les amènent parfois à considérer que tout cela n’est pas si sérieux et ne mérite pas tant de complications.

La qualité
Ce laisser-aller s’étend au style, à la construction et au sens de la chronique. Il arrive que le chroniqueur ne soit pas formé à l’écriture (ne serait-ce qu’en autodidacte) ou repousse ce type d’article à la fin de son travail, l’amenant ainsi à bâcler au finish (nous plaidons coupable en ce qui nous concerne). Les éditeurs soignent de plus en plus communiqués de presse et quatrièmes de couverture dont ils savent que certains n’hésiteront pas à les reprendre in extenso et à les signer ! On se contente aussi dans bien des cas de raconter l’histoire du livre et d’y accoler des adjectifs flatteurs (l’« enthousiasme plat » dénoncé par J.-C. Menu dans Plates-bandes), se refusant à produire un minimum de réflexion, à construire un raisonnement. Et voilà le sens qui disparaît et contamine les autres chroniques : nuancer le jugement dans l’une à côté d’une autre assaisonnée au « superbe » et à l’« excellent » peut laisser croire que l’on exprime de très sérieuses réserves sur l’ouvrage dont on a choisi de parler.

Usure
Enfin, après des années, comme le notait Joseph Ghosn ex-chroniqueur des Inrocks, on peut se fatiguer, voir le plaisir de lire de la bande dessinée abîmé par l’exercice, manquer de recul. Plutôt que de s’enfermer dans des automatismes et perdre toute curiosité, voici venu pour nous le moment de passer la main…

Fabien Texier

Sur ces questions :
La revue Jade # 200U (automne 2009) – Plates-bandes, de J-C Menu et les Éprouvette #1,2,3, collectif, à L’Association – OCNI, de T. Groensteen, l’An 2 – Le Petit Critique Illustré, de H. Morgan et M. Hirtz
Illustration : détail de la deuxième page du chapitre 4 de Contre la bande dessinée, Jochen Gerner, L’Association.

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