bande dessinée // Nouvelle crise ?

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Tout contre la bande dessinée

« Une BD, en dessous d’un certain nombre de milliers d’exemplaires vendus, 8000 ou 10000, n’est pas rentable. ».
Propos cité par Jochen Gerner dans Contre la bande dessinée, l’Association.

chronique parue dans le magazine novo

Le visage de la bande dessinée en librairie s’est métamorphosé de 1990 à 2010 consacrant des œuvres et des auteurs : nouveaux, indépendants, alternatifs… Sévère lifting en vue !

C’était, au début des 90’s, de ces livres qui semblaient ne devoir paraître que chez de petits éditeurs décidés à prendre leur part de risque pour voir vivre des œuvres qui avaient disparu du marché… Cette altérité développée dans l’ombre éclatait par des signes manifestes aux yeux de qui connaissait une librairie d’initiés ou risquait de se rompre le cou pour atteindre des rayonnages ésotériques, à demi squattés par des BD porno. Du noir et blanc d’abord, synonyme de mévente hors quelques niches commerciales comme (À suivre), à bout de souffle, et Fluide Glacial à qui Blutch livrait Sunnymoon, et d’extra-terrestres comme Marc-Antoine Mathieu chez Delcourt. C’était aussi des formats plus petits, des couvertures souples, parfois très proches de l’aspect de l’édition littéraire et publiés par : L’Association, Cornélius, Les Requins Marteaux, Atrabile, ego comme x, Vertige Graphic, Rackham, Six pieds sous terre, Flblb… On questionnait ou s’affranchissait de la narration, particulièrement chez Fréon, Amok et Le Dernier Cri, les expériences de l’Ouvroir de Bande dessinée Potentielle démarraient. Au milieu des 90’s Christophe Blain et David B. travaillaient à un western décalé, doutant que Guy Vidal, éditeur chez Dargaud, puisse un jour faire accepter La Révolte d’Hop-Frog. Mais c’était surtout le monde réel qui l’emportait chez les alternatifs : l’autobiographie était reine, ego comme x la prenait même comme seul horizon. En 1996 commençaient à sortir des traductions des reportages de Joe Sacco chez Vertige Graphic, et avec lui les indépendants américains.

Au tournant du millénaire, même si chez certains libraires spécialisés on se gausse encore des « gribouillis » d’un Joann Sfar, la révolution est déjà accomplie. Dargaud a publié Hop-Frog (1997) et Vidal créé en 2000 la collection poisson-pilote chez Dargaud. Dans la foulée de Daniel Clowes en 1998 chez Cornélius et Vertige Graphic, Jim Woodring chez l’Association, Delcourt se lance dans la publication d’un autre chef d’œuvre underground américain, Black Hole de Charles Burns, puis Jimmy Corrigan de Chris Ware. Seth, Joe Matt et les Hernandez Bros. seront publiés par Le Seuil. En 2000 Marjane Satrapi a déjà porté le coup décisif avec le succès inespéré de Persépolis à l’Association, et en 2007 son adaptation au cinéma (son co-réalisateur, Winshluss, pointure des Requins Marteaux, est alors encore méconnu !). Denoël qui a demandé à Jean-Luc Fromental de traduire Gemma Bovery de Posy Simmonds (2000) ne répète pas l’erreur de Flammarion, qui avait annexé Maus, le Pulitzer 1992, à la littérature. Il charge ensuite l’ex redac’ chef de Métal Hurlant de créer un label spécifique : Denoël Graphic. Casterman sort sa « collection blanche », Écritures, avec notamment un gros travail de Frédéric Boilet (un auteur phare d’ego comme x) sur Quartier Lointain de Jiro Taniguchi. Le travail des indépendants a servi de tremplin au renouvellement de la bande dessinée francophone, à son ouverture au monde. Les rayons alternatifs ont gagné en puissance, y compris dans les Fnac/Virgin, les librairies généralistes, des plus grandes au plus pointues, consacrent un espace croissant aux indépendants et aux labels des majors qui leur ont emboîté le pas.
Éditeurs de tous bords, auteurs, journalistes, ont la même expression à la bouche, c’est le nouvel « âge  d’or », étayé par le succès exponentiel des mangas pour ados, importés depuis  1990 par Glénat. Nouveau symptôme de ce lien entre l’industrie de la BD : les indépendants publient après 2000 les mangas d’auteurs de Nakazawa, Tatsumi, Tsuge, Mizuki…

Alors que de plus en plus d’œuvres fortes sont accessibles en libraire, il est encore possible de suivre l’essentiel, de discerner les mouvements généraux dans un art en pleine explosion. Même si l’on s’inquiète déjà d’une tendance à la surproduction, le succès des petits a nourri les mastodontes dont la mise en branle a créé à son tour de l’espace pour eux. Aux fondateurs cités plus haut s’ajoutent, prenant de l’ampleur ou nouveaux venus : la Cinquième Couche, l’An 2, Çà et là, la Boîte à bulles, Les Impressions Nouvelles, Denoël Graphic, Actes Sud BD, Le Seuil BD, Gallimard-Soleil-Futuropolis et les labels des majors spécialisés. Les auteurs passent chez les uns et les autres, deviennent directeurs de collection, comme Sfar (Bayou) et Trondheim (Shampooing), L’Association perdant nombre de ses têtes au passage. En 2010 ils sont imités et vénérés comme des maîtres, l’autobiographie est un genre à la mode, les plus petits éditeurs, comme Warum, parviennent à se frayer un chemin dans les grandes enseignes pourvu que le responsable du rayon soit inspiré. Voici venu le temps rêvé où les piles de La Genèse, La Guerre d’Alan, et Palestine rivalisent avec les Lanfeust, Les Passagers du vent ou Putain de guerre ! Persépolis est aussi indispensable dans un fonds qu’Astérix. Alléluia ! L’heureux client à tout sous la main : que cela vienne de chez les gros ou les petits éditeurs.

Pourtant le malaise et la crise émergent* : la (relative) symbiose des 00’s n’existe plus. Les auteurs indépendants réintégrés publient toujours davantage chez les éditeurs les plus puissants, concurrençant à leur propres ouvrages et leurs découvreurs qui ont de plus en plus de mal à placer leurs livres. Dans un contexte général de surproduction où même les plus grosses séries peuvent voir un bon tiers de leur énorme tirage repartir chez l’éditeur, il s’agit d’inonder les libraires de nouveautés pour manger l’espace concurrentiel. Le fond sde moins en moins mis en valeur s’étiole, les rayonnages sont de moins en moins lisibles, la durée de vie des livres est de plus en plus courte. Les signes distinctifs des 90’s ne représentent plus rien : l’autobiographie, le reportage, comme le noir et blanc peuvent servir une œuvre indigente, parfois mise en en avant par un éditeur seulement désireux d’occuper le terrain, ou de récupérer quelques kopeks. Si l’avenir financier de L’Association semble assuré par la fidélité (exclusive !) de sa locomotive Satrapi, on peut s’inquiéter pour les autres (en dépit de succès relatifs comme NonNonBâ ou Pinocchio), leur suivi attentif d’un auteur, leurs projets hors normes de Comix 2000 à L’Autre fin du monde. Ironie du marketing, on remarque un retour en force des couvertures cartonnées dans l’espoir d’attirer le chaland.

La concrétisation des craintes de J.-C. Menu dans Plates-Bandes ? Un éditeur nous confiait récemment : «  La lassitude gagne beaucoup de monde en ce moment, des éditeurs aux libraires, en passant par les diffuseurs. La faute à la surproduction et l’écœurement giroboulatoire qu’elle produit, mais sans doute pas seulement. Nous nous trouvons à un tournant dont on ne mesurera la courbe que bien trop tard sans doute… »

Fabien Texier

*Voir le dossier Numérologie, de Xavier Guilbert sur du9

Illustration : détail de la page 77 de L’Art sans Madame Goldgruber, Malher, L’Association


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Un commentaire pour “Nouvelle crise ?”

  1. 6P dit :

    C’est pas faux tout ça…
    Les passerelles petits/gros éditeurs ont toujours été des pièges redoutables.

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