bande dessinée // Daniel Pellegrino, éditions Atrabile

daniel-pellegrino.jpg Lire le reportage sur Fumetto 2008

Le grand suisse

Atrabile est le premier éditeur indépendant suisse. À son catalogue Frederik Peeters, Pierre Wazem, Alex Baladi, Peggy Adam, Cédric Manche et Loo Hui Phang… Entretien avec son (co)pilote, Daniel Pellegrino lors de Fumetto 2008.

Combien de personnes composent Atrabile ?
Il y avait au départ trois personnes, puis deux quand ça a commencé à devenir plus lourd. Maxime Pégatoquet s’est désengagé pour ne laisser que Benoît Chevallier et moi-même. Et, depuis bientôt un an, il y a Ana, notre première « employée ».

Avant de devenir éditeur, quel était votre lien avec la bande dessinée ?
J’étais un lecteur assidu surtout de comics de super héros, Marvel ou DC, des années 70 et 80. J’en lisais des quantités monstrueuses. Avec l’âge, on découvre les filles, l’alcool, les copains, on devient moins nerd. C’est à cette époque-là, fin 80, que j’ai découvert d’autres comics, ceux de Chester Brown, Joe Matt, Daniel Clowes, les frères Hernandez, et dans la foulée les publications de Cornélius, les comics de Trondheim et Menu, le Labo de Futuropolis…

C’est une librairie qui a rassemblé les fondateurs d’Atrabile ?
Nous fréquentions effectivement Au paradoxe perdu, une librairie où l’on pouvait dénicher des imports de mangas et de comics introuvables ailleurs, mais Atrabile c’était plus tard, ce n’est pas là que tout s’est joué. Bien plus important : Benoît Chevallier et Frederik Peeters étaient au lycée ensemble, et il y avait des tas de gens à Genève qui créaient et rien pour montrer leur travail, d’où l’idée de lancer une revue.
Pour moi ça commence précisément au début des 90’s, au sein d’Atoz, une maison d’édition suisse ambitieuse, qui a publié certaines des premières publications de Fréon. Ils avaient lancé un journal, Sauve qui peut, un peu style Fluide Glacial, où j’écrivais des articles, Fred (Peeters NDLR) y avait fait une planche, on trouvait là les frères Robel, Baladi, Zep, tout Genève en fait…

D’où est issu ce vivier genevois ?
Une partie venait comme Wazem de la section BD des Arts Décos, mais je pense qui ce qui est spécifique à Genève, c’est le dessin d’affiche. En Suisse, nous votons tout le temps sur tous les sujets. Il y a donc beaucoup d’affiches à réaliser et beaucoup d’illustrateurs sollicités.

Alors pourquoi ce dynamisme est-il particulier, à la partie francophone de la Suisse ?
Parce que nous sommes très proches de la France. La Suisse Romande entretient un rapport d’amour/haine avec elle. Par exemple, nous sommes beaucoup plus au courant la politique intérieure française que de celle de notre pays. Il y a aussi une certaine tradition de s’expatrier à Paris, comme Tom Tirabosco l’a fait pour ses illus dans Les Inrocks.

Bile noire n°1, collectif

Comment a démarré votre revue Bile Noire ?
Sauve qui peut s’est arrêté et nous voulions montrer le travail des gens d’ici. Nous nous sommes réunis dans un café avec Benoît et quelques personnes des Arts décos et avons décidé de lancer un fanzine. C’était en 1996, il y avait une véritable dynamique éditoriale avec les premiers numéros de Drozophile sérigraphiés, Nicolas Robel qui lançait Bülb Comix et Paquet qui démarrait bien.
Le numéro zéro de Bile Noire, soutenu par un buzz journalistique, s’est réalisé dans un petit format mêlant sérigraphies et photocopies, avec un contenu plus ou moins trash ou artistique.

Comment avez-vous géré ces premières années ?
Nous étions assez partagé entre la culture graphique de Benoît et moi qui était plus comix (format comics cheap adopté par certains auteurs alternatifs NDLR). Quand j’ai eu entre les mains la revue Le Cheval sans tête publiée par Amok (devenu Frémok depuis  NDLR)  j’ai été très impressionné : il devenait clair qu’il nous fallait une vraie ligne graphique, un beau papier…
C’est l’expérience qui nous appris ce qu’il fallait faire, les bourdes à ne pas répéter, il y a eu quelques beaux ratages à l’impression. Nous étions des adeptes du do it yourself. Benoît et moi travaillions à côté : lui comme graphiste, moi à la librairie Cumulus. Il y avait des soirées agrafages, des coups de peinture pour les expositions…On a versé les premiers droits d’auteurs vers 1999-2000, dans les 500 Francs suisses à l’époque. On est toujours resté carré là-dessus, même quand c’était pour vingt balles.

Et vous portiez la diffusion en librairie à bout de bras aussi ?!
Oui, mais un tournant important a été pris avec la décision de quitter la structure bricolée avec Drozophile et Bülb Comix qui ne convenait plus à l’importance croissante nos tirages. Ça devenait impossible : j’ai pété les plombs et j’ai pris mon cartable pour aller voir Latino Imparato éditeur chez Vertige Graphic (et depuis responsable de la structure de diffusion Le Comptoir des indépendants NDLR) pour qu’on puisse compter sur une vraie diffusion.

Pilules bleues, Frederik Peeters

Un cap de franchi ?
Oui, on a décidé de devenir un éditeur à part entière, lors de cette première année de diffusion professionnelle en 2000-2001 et un décollage des ventes en librairie avec Attends de Jason, un Norvégien découvert à Angoulême, et bien sûr Pilules bleues (bande dessinée autobiographique de référence signée Frederik Peeters NDLR).

Un bon coup de pouce pour l’évolution d’Atrabile…
On a toujours eu une chance incroyable, mais il y a aussi toujours de nouveaux problèmes qui apparaissent. Aujourd’hui nous avons assez de livres qui marchent pour travailler confortablement et prendre des risques sur certains titres. L’année dernière on a dû pilonner pour 20 000 € de livres, la première édition de L’Autre fin du monde, mais on s’est aperçus à cette occasion qu’on était assez solides pour l’encaisser. Plutôt que des best-sellers, ce qui nous porte, ce sont des « long-sellers » qui se vendent ou se vendront longtemps en librairie.

Comment vous positionnez-vous par rapport à vos auteurs ?
Nous avons la chance d’entretenir de super-relations avec eux, et de se fréquenter pas mal aussi. Nous évitons de « signer » les bouquins de nos noms propres comme cela se pratique parfois, nous préférons rester en retrait.

L'Autre Fin du Monde, Ibn al Rabin

Ce n’est pas frustrant ?
La meilleure reconnaissance tient dans une expo comme 10X10 (des carrés de cent post it  dessinés par une vingtaine d’auteurs, voir aussi notre reportage sur Fumetto 2008 NDLR), quand sur 21 dessinateurs sollicités, 19 répondent favorablement. C’est aussi de voir débarquer Ibn al Rabin dans un bistrot à une heure du mat pour m’annoncer qu’il veut faire un bouquin de mille pages et de lui dire OK.

Quel suivi proposez vous à vos auteurs ?
Souvent, nous recevons des projets ciblés qui vont jusqu’aux plans de dédicaces envisagés dans les librairies ou festivals. Nous ne travaillons pas avec ce type de processus : nous incitons les auteurs à prendre leur temps. Par contre nous aimons bien avoir un certain suivi avec nos auteurs, travailler avec eux sur la longueur, que ce soit des auteurs qui vendent ou pas ne fait pas de différence. En moyenne nos tirages sont de 2000 exemplaires.

Voir le livre enfin imprimé c’est un grand moment ?
C’est toujours une certaine déception, on ne voit que les défauts d’impression, les coquilles : comme une espèce de dépression post-coïtale. Le meilleur, c’est plus tôt : quand tout se projette, qu’on rencontre les gens.

Quels titres vous ont laissé les meilleurs souvenirs dans le vécu de leur conception ?
Attends, Pilules bleues, Panorama de Cédric Manche et Loo Hui Phang, un travail de longue haleine sur tous les points, et L’Autre Fin du monde d’Ibn al Rabin. Un an et demi pour un projet gargantuesque, une énorme blague de mille pages, et à l’arrivée, un vrai livre qui a trouvé son public.

Planche de post-it 10x10, Pierre Wazem

Votre expo 10×10 correspond aussi à un concept très original…
Là aussi c’est du travail, six mois et quelques grosses engueulades. Le « catalogue » de l’expo, Bile noire 10×10 un grand format, cher, pas vraiment de la BD, tiré à mille exemplaires, est quasi épuisé. Ça fait longtemps qu’on avait pas reçu autant d’e-mails de félicitations comme ça.

Que pensez vous de votre situation excentrée par rapport à l’axe francophone Paris-Bruxelles ?
Ça nous protège vachement des soirées parisiennes passées à chier sur la nouvelle mouture de Futuro ou à encenser le dernier fanzine branché ! On occupe une niche !

Propos recueillis par Fabien Texier

Photo : Christophe Urbain

Daniel Pellegrino, rencontré le 19 avril 2008 lors du festival Fumetto à Lucerne (CH).

Lire le reportage sur Fumetto 2008

Bibliographie atrabilaire sélective en rab des titres déjà cités :
Lupus, de Frederik Peeters (4 tomes)
J’ai tué Geronimo, de Cédric Manche et Loo Hui Phang
Disco Man, d’Alex Baladi
Luchadoras, de Peggy Adam
Les Gens le dimanche, de Manuele Fior
Le Crime de Guivéa, d’Ibn al Rabin

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2 commentaires pour “Daniel Pellegrino, éditions Atrabile”

  1. Jérémy dit :

    Superbe interview qui récapitule exactement l’idée qu’on se fait d’Atrabile lorsqu’on lit les livres qu’elle édite. Le style branché que veulent se donner un certain nombre de maison d’indépendants commençait à me repousser sérieusement et ça fait plaisir de voir que je ne suis pas tout seul à avoir ce sentiment.

    Une petite question de compréhension: pourquoi la première édition de “L’autre fin du monde” a-t-elle dû être pilonnée s’il est dit que cette bd a trouvé son public ? Au passage, je tiens à dire que cette bd reste ma lecture préférée des éditions Atrabile, bravo Ibn Al Rabin pour m’avoir donné mes premiers fous rires de lecture !

  2. Daniel dit :

    La première édition de L’autre fin du monde a été pilonnée parce qu’elle était défectueuse, illisible et invendable (et bien sûr c’était de notre faute).

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