arts // Peter Weibel

Gesamtkunstwerk


Avec une programmation intitulée No limits, Apollonia met en lumière à Strasbourg le travail de Peter Weibel, pionnier du media art (ou arts médiatiques), artiste et théoricien majeur, commissaire d’exposition et directeur de musée, ancien actionniste viennois et mathématicien. Un homme occupé, donc, qui se livre néanmoins bien volontiers. Extraits d’une conversation avec un homme au parcours étonnant.


Lire aussi le portrait de Peter Weibel

dans le n°14 du magazine novo

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Courte biographie : Né à Odessa en 1944, Peter Weibel étudie la médecine et les mathématiques à Vienne, la littérature et le cinéma à Paris. Il débute sa carrière artistique dans les années 60, aux côtés des actionnistes viennois. Pionnier dans le domaine des arts médiatiques, il réalise ensuite vidéos, films (notamment avec sa compagne, la performeuse Valie Export), concerts-performances, installations et œuvres numériques. Weibel propose des installations interactives dès les années 90. Féru de mathématiques, il milite pour un rapprochement entre l’art et la science, aussi bien à travers ses textes théoriques que dans les expositions qu’il commissionne. Directeur du festival Ars Electronica de 1992 à 1995, de l’institut des nouveaux médias de Frankfort et du ZKM, centre d’art et de médias à Karlsruhe, il fut également curateur du pavillon autrichien à la biennale de Venise de 1993 à 1999. Peter Weibel enseigne toujours à l’université de Vienne et de Francfort.


Les débuts

« A 16 ans, j’ai lu The Laws of Thought, un livre du XIXe siècle*. C’était exactement ce que je voulais savoir : connaître les mécanismes du cerveau. J’avais écrit à l’éditeur pour qu’il me l’envoie le livre, et je l’ai reçu six mois après. En fait c’était un livre sur le fondement logique de l’algèbre. Plus tard, dans les années 60, mon idée était d’étudier l’activité du cerveau, les processus biologiques et d’en réaliser des modèles mathématiques. Le cerveau fonctionne comme un ordinateur, les mathématiques permettent de comprendre cela. C’est pour cela que j’ai étudié la médecine et les mathématiques. Après trois années de médecine, il fallait disséquer, et je n’étais pas du tout intéressé par cela. Donc je n’ai gardé que les mathématiques. J’ai aussi étudié un an à Paris car j’étais très touché par la poésie française, et je voulais devenir poète. J’y ai étudié le cinéma, la Nouvelle vague. »

* George Boole, An Investigation of the Laws of Thought on Which are Founded the Mathematical Theories of Logic and Probabilities, Macmillan, 1854.


Le choix de l’art

« J’ai eu une jeunesse troublée, j’étais psychologiquement dérangé. J’ai passé ma jeunesse sans famille, dans des institutions, c’était difficile de survivre. L’art était plus attirant pour moi : je lisais des livres de révolte. La littérature et la philosophie m’ont beaucoup aidé.

J’ai publié des choses en mathématiques, donné des conférences avec les plus grands génies, j’étais un talent. Mais en 68, j’étais plus intéressé par la révolte de la jeunesse que par des articles de mathématiques. De toute façon, il n’y a plus de talent en mathématiques après 30 ans. Surtout parce qu’avec ses obligations familiales, on ne travaille plus autant qu’avant. Mais je participe encore à des conférences sur la mécanique quantique avec de très grands scientifiques. »


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Les actionnistes viennois

« Je suis rentré à Vienne après Paris, notamment pour une raison matérielle : je pouvais avoir une bourse d’étude. J’avais lu des choses sur des gens qui faisaient des choses très étranges avec des femmes dans des caves. J’ai reçu un flyer dans un café et j’y suis allé. Les gens étaient choqués mais pas moi, car je connaissais Yves Klein. Leur travail était très intéressant mais il leur manquait la théorie. J’avais la théorie donc j’ai écrit des articles dans des magazines révolutionnaires. Je leur ai donné le nom d’actionnistes viennois.

En 1968, l’action L’Art et la Révolution a marqué la fin de tout le mouvement. Ella a fait scandale, nous étions en une des journaux pendant quelques semaines. Tous les actionnistes ont été exilés en Allemagne. Les psychiatres de l’Université ont déclaré qu’ils étaient cliniquement fous. Je suis parti en Suède avant de retourner en Autriche. Les autres sont revenus plus tard. Maintenant, ils font des choses « normales », certains ont même gagné le Prix d’état. Quand on vous déclare fou avant de vous offrir la plus haute distinction des années plus tard, c’est vraiment le signe que quelque chose ne va pas… »


Les Télé-actions

« Ces révoltes ont eu de l’effet. Dans les années 70, l’Autriche était gouvernée pour la première fois par les socio-démocrates. Pendant les premières années, ils étaient vraiment ouverts sur les arts. J’ai fait une action où le présentateur disparaissait dans sa propre fumée, en direct à la télévision. Il lisait de vieilles infos, mais personne ne l’a remarqué : tout le monde s’est révolté contre la fumée. Dans cette critique des mass medias, je voulais montrer que le décorum est plus important que le contenu.

En 1974, partant du constat que les blagues sont toujours anonymes, j’ai lancé un large appel à contribution pour les diffuser ensuite. 2000 personnes se sont rassemblées à Vienne, et nous avons diffusé leurs histoires à la télévision. Il y a avait des choses très drôles, mais cela a beaucoup choqué… je voulais montrer que l’avant-garde peut rencontrer les masses. Mais le rassemblement a fait peur… la politique avait évolué, il était difficile de faire des choses. »


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Les débuts du media art

« A Vienne, j’avais trois cercles d’amis : les cinéastes, les actionnistes, les mathématiciens. Ils ne se rencontraient jamais, chacun pensant que le champ de l’autre n’était pas intéressant. Dans les années 60, personne à part moi ne croyait qu’il était possible de faire des images avec des ordinateurs. On les étudiait de manière marginale, même le nom « informatique » n’existait pas. On disait qu’ils n’avaient pas d’avenir. Tout le monde me disait que j’étais fou.

En 1984 a été fondé à la New York State University l’institut pour les médias. Mes amis cinéastes des années 60 sont venus me chercher, car j’avais écrit un livre sur le digital art*, et j’ai fondé le premier Digital art laboratory. Là-bas, ils avaient des ordinateurs et je pouvais faire des films. J’ai commencé à faire des spots commerciaux. Dans les années 60, pour un long métrage avec Valie Export, on avait un million de shillings. J’avais maintenant le même budget pour une minute de spot. Certains ont même été montré au Moma [Museum of Modern Art à New York, ndlr]. J’avais accès aux studios les plus chers, je pouvais programmer des choses pour moi.»

* Arbeiten in des Medien, 1982


Le commissariat d’exposition comme œuvre d’art

« Mon travail de curateur fait partie de mon œuvre. Quand j’ai commencé à travailler, personne ne pouvait écrire sur moi. Mes amis m’ont demandé d’écrire sur eux, je suis donc devenu tout doucement théoricien. Ils m’ont demander d’organiser des expositions… je suis donc devenu tout doucement curateur. Mon héros est Boulez. Dans la musique, il est normal d’être chef d’orchestre et auteur. Boulez a fondé l’IRCAM, a écrit des choses merveilleuses, dirigé en concert ses propres œuvres et celles des Varèse et Berlioz. De mêmes, les mathématiciens écrivent sur les mathématiques car personne d’autre n’en est capable. Il n’y a qu’en art que ce n’est pas normal. Quand on est artiste, il n’est pas normal d’être curateur, quand on est directeur d’institution, il n’est pas normal d’être artiste. L’art est devenu le champ de la séparation du travail dont parle Marx, l’Arbeitsteilung. »

Propos recueillis par Sylvia Dubost


Programmation No limits, jusqu’au 2 juillet à Strasbourg

Exposition jusqu’au 28 mai à l’espace Apollonia et jusqu’au 2 juillet à la médiathèque Malraux

Performances, vidéos, journée d’étude et concert jusqu’au 28 mai à l’auditorium du musée d’Art moderne

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Un commentaire pour “Peter Weibel”

  1. plan-neuf » Archive du blog » Agenda sélectif – mai 2011 dit :

    [...] ARTS // No limits Jusqu’au 2 juillet @ Apollonia, musée d’Art moderne et médiathèque André Malraux Pour en savoir plus sur la programmation consacrée à Peter Weibel, lire ici. [...]

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