Big Boy With Frog, 2009, Charles Ray
Mort à Venise
La Fondation Pinault écrase la Biennale 2009 sous le poids de ses « chef-d’œuvres incontestables » et illustre le triomphe du marché sur les politiques culturelles. Chronique d’une mort annoncée ? par le plasticien Mathieu Boisadan.
Venise, territoire historique de l’art contemporain, est, depuis l’installation de la Fondation Pinault en 2007, une parfaite illustration des rapports de forces entre les politiques culturelles étatiques et l’économie de marché. D’un côté, la 53e Biennale d’art contemporain de Venise gémit financièrement et artistiquement ; Daniel Birnbaum, commissaire de cette édition, n’a pas su et n’a pas pu convaincre. De l’autre, François Pinault propose une exposition tapageuse et sucrée… Leur proximité exalte leurs différences et l’auditoire d’un art curieux et inexorablement frustrant fuit vers un art efficace et sans déception. Combat déséquilibré et perdu d’avance si des politiques culturelles ambitieuses ne se font pas jour…
Sur la Punta della Dogana (cet ancien bâtiment des douanes appartient désormais, comme le Palazzo Grassi, à la Fondation Pinault), trône fièrement, depuis quelques mois, la sculpture d’un enfant nu tenant fermement de sa main droite un crapaud retord et bagarreur. Orgueilleux et méprisant, il joue avec cet animal comme les dieux le faisaient avec les hommes, puissant et dominateur, il domine la cité et l’univers… Cette sculpture, œuvre de Charles Ray, ouvre Mapping the Studio : Artists from the François Pinault Collection, la dernière exposition de la fondation du milliardaire français. La nouvelle star de l’art contemporain, depuis la création de sa fondation et l’acquisition de pièces polémiques (comme La Nona Ora de l’Italien Maurizio Cattelan), serait devenu en quelques années, selon John Weich, le rédacteur en chef d’ArtReview, « la personnalité la plus influente du monde de l’art contemporain ». Pourquoi? Parce qu’en ces périodes où les états se désengagent, il n’y a plus que des personnalités privées, comme Pinault, Saatchi, Guggenheim… pour maîtriser aussi bien financièrement qu’intellectuellement l’art contemporain. Auparavant les états jouaient le rôle de médiateurs, de garants artistiques en constituant des collections, en créant des expositions importantes et en soutenant des artistes « expérimentaux », « marginaux », « non-commerciaux »… Ce mécanisme offrait une sorte de liberté, d’indépendance à l’art. Aujourd’hui, les états abandonnent ce territoire et seules les règles du marché prévalent. Fin d’une époque.
Que propose ce nouvel accrochage de la Fondation ? « Un parallèle entre la dimension intime de l’atelier d’un artiste et la vision personnelle et passionnée d’un collectionneur » selon M.M. Gingeras et Bonami, les deux commissaires de cette exposition. Quelle est le thème de la Biennale ? Making Worlds, « la possibilité de construire de nouvelles réalités » dit Daniel Birnbaum (Artpress, juin 2009). N’est-ce pas « presque » la même chose ? Une concurrence se serait-elle engagée? « Non ! » vous diront les acteurs de l’art contemporain, « de toute façon, on travaille de concert, on est une grande famille… blablablabla ! » Pourtant… les deux parties ne semblent pas sur la même longueur d’onde… même si le titre Mapping the Studio est tiré d’une œuvre de l’artiste américain Bruce Naumann la super star et lauréat du Lion d’or de cette Biennale, la Fondation rivalise…
El Caballero de la Triste Figura, 2009
Vladimir Dubossarsky & Alexander Vinogradov
Où est le problème ? Le monde a changé ! me direz-vous… Les stratégies idéologiques qui justifiaient les investissements des états dans la Biennale sont déjà lointaines. Les budgets ont considérablement diminué et seule la volonté d’en être perdure parce qu’il le faut bien, sans conviction… L’édition 2009 se voit qualifiée d’« ennuyeuse et affreuse » par la critique. C’est vrai !
Le pavillon italien de l’Arsenal est complètement déconnecté des préoccupations contemporaines, cet accrochage s’est trompé d’époque. Lorsque Bertozzi & Casoni proposent Composizione non finita – infinita, on pense au travail de Louise Bourgeois en 1970… Le pavillon russe est décevant. Je me souviens qu’en 2007, il présentait une exposition collective Click I Hope dynamique et remarquable. Cette année, Victory Over The Future offre un pavillon laid et complètement endormi, à l’image d’Alexei Kallima qui propose un mauvais travail pictural in situ. Sa peinture/installation baignée dans une lumière noire de boîte de nuit est dénuée de qualité technique, de force et d’astuce… Heureusement qu’en marge du Giardani, dans le Danger Museum, les peinture engagées et dérangeantes de Vladimir Dubossarsky & Alexander Vinogradov nous réconcilient avec la création russe.
Le pavillon américain s’avère flemmard et sans saveur. Bruce Nauman a simplement recyclé un grand nombre d’œuvres très connues. Seule satisfaction, leur nombre, et encore… À cet égard, Image-Texte 1966-1996, son exposition personnelle de 1998 à Beaubourg, était beaucoup plus percutante et enrichissante… Dès lors, son Lion d’or paraît être celui de « l’hommage »!…
The Collectors, 2009
Pavillon danois et pavillon nordique de la 53e Biennale de Venise
Commissaires: M.Elmgreen et I. Dragset
Le pavillon du Danemark et Pays Nordiques sauve l’honneur avec The Collectors, offrant ce que, je crois, tous les pavillons devraient proposer : une proposition artistique originale et inattendue. En l’occurrence, le récit de la vie et de la mort d’un homosexuel à travers la présentation de son mobilier diurne et nocturne, l’un reflet de la vie qu’il désirait montrer, l’autre de celle qu’il désirait protéger. De cet homme, il ne reste plus que ses biens, son appartement, ses choix… et son corps noyé dans la piscine à l’entrée du pavillon.
Le pavillon islandais est lui aussi à la hauteur : frais et surprenant. À côté d’une installation vidéo où des musiciens jouent un morceau folk dans une nature sublimée, se trouve un « tableau vivant » de Kjartansson. L’artiste peint, au bord du Grand Canal, son modèle dans toutes les positions. Il entasse ici et là les toiles réalisées depuis le début de la biennale en causant, buvant, parlant, blaguant…avec son modèle et leurs visiteurs. Retournement de la tradition amusante et pertinente.
Anna, 2003, Michael Borremans - - Fucking Hell, 2008, Jake & Dinos Chapman
On respire un peu, mais dans l’ensemble, cette édition est un fiasco. Baignant dans la culture du chiffre, les états se demandent pourquoi ils continueraient à investir dans ce type d’événements pour si peu de résultats ? Laissons cela à Pinault et aux autres… Le monde a changé : la Biennale se meurt et les fondations privées en mettent plein la vue pour obtenir des succès d’audience. « Faut-il pour autant bouder son plaisir? » me demandait un artiste. C’est vrai ! Je n’avais jamais vu autant de pièces d’art contemporain de cette qualité. Le Polonais Wilhelm Sasnal, le peintre flamand Michaël Borremans, huit vitrines des frères Chapman… Inévitablement, cette rencontre physique de l’œuvre ouvre des perspectives de réflexions qui ne peuvent naître autrement… Ici, la Fondation joue un rôle éducatif indéniable.
Alors non, on ne va pas bouder notre plaisir… Mais, la culture ne doit pas répondre aux caprices des puissants, sans quoi son indépendance et sa diversité sont en péril. Le hold-up n’est pas loin…
Train, Pig, Island, 2007
Paul McCarthy
Qu’est-ce que Making Worlds ? Une édition de la Biennale manquée. Qu’est-ce que Mapping the Studio ? Une surenchère sans finesse dans les accrochages qui procède par simple juxtaposition, comme le dit le communiqué de presse, « d’incontestables chefs-d’oeuvre d’art contemporain ». La liste des artistes est impressionnante, de Luc Tuymans à Marlene Dumas en passant par Barbara Kruger et David Hammons. Les commissaires nous démontrent « la puissance d’un homme » avec une exposition lourde et mégalomane, vêtue de strass et de paillettes où des artistes stars définissent leur monde et celui du milliardaire/star tout puissant. La France qui se lève tôt sourit et François Pinault, à l’image du garçon au crapaud, oblige cette bête turbulente qu’est l’art contemporain à se soumettre à sa volonté… Dans Train, Pig Island, Paul McCarthy met en scène un Pinault en train de se sodomiser lui-même avec un sexe-bouteille, sodomisant un autre Pinault, sodomisant un autre Pinault… La boucle est bouclée. Le mécène décideur, faiseur de stars de l’art, fait œuvre, et le monde et lui-même s’en amusent…
Untitled (Monsieur François Pinault), 2003
Piotr Uklanski
Voilà l’illustration d’un monde super-puissant au-dessus des crises, un monde au-dessus du monde… Un monde qui donne aux états une réponse à ce truc que l’on nomme « art contemporain ». Un monde où les chefs d’entreprises ont réussi à se débarrasser financièrement des états en défiscalisant leurs nouveaux jouets. Dès lors, ces fondations sans garde-fous affirment avec arrogance la présence dans leurs collections « d’incontestables chefs-d’œuvre d’art contemporain », là où seul le temps et l’histoire font un chef-d’oeuvre…
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