Une expérience (presque) commune
Avril 2009, une trentaine de chefs d’État, des milliers de manifestants, CRS et journalistes à Strasbourg pour le sommet de l’OTAN. Présentée par Chambre à part, Otan d’images revient avec 8 photographes sur une expérience à bien des égards traumatisante et réveille la parole.
À-côtés
Huit photographes ont « couvert » le sommet de l’OTAN, à titres divers : Vincent Kessler (pour Reuters), Pascal Bastien (pour Libération), Benoît Linder (pour l’agence French co.), Christian Lutz-Sorg (pour Associated Press et les DNA), Éric Vazzoler (pour l’hebdomadaire allemand Stern), Philippe Paret, Pascal Koenig et Vincent Hanrion (en indépendants). La plupart d’entre eux ont présenté deux ou trois images de leur travail : une sélection qui traduit la volonté de montrer moins les affrontements spectaculaires que les à-côtés de l’événement. Ainsi la photo panoramique, prise par Benoît Linder (Le 4 avril, à 10h30 du matin), montre le cœur de la ville, la Place de l’Homme de Fer complètement déserté, mis e à part une promeneuse égarée. Ou encore les deux clichés de Vincent Hanrion, avec leurs rues sans véhicules, barrées par les CRS. Le travail le plus surprenant est peut-être celui de Philippe Paret, dont la série de photos en noir et blanc et format carré oscille entre le reportage et l’expérimentation surréaliste. Un peu comme la photo prise par Pascal Bastien où deux gardes mobiles suréquipés menottent une jeune fille visiblement inoffensive, dans un no man’s land boisé. Néanmoins, les affrontements ne sont pas absents de l’expo : CRS tirant au flash-ball sur une cible invisible (Vincent Kessler), gros plan sur des mains en sang d’un manifestant menotté (Christian Lutz-Sorg) sont autant d’images qui, avec les photos enfumées de Philippe Paret, attestent la violence de ces journées d’avril 2009.
Un rêve éveillé
Certains photographes ont fait leur métier de reporter. D’autres ont pris des clichés au hasard de leurs déambulations (sévèrement contrôlées en de nombreux endroits) dans la ville baignée dans une atmosphère toute particulière. Pascal Koenig explique ainsi : « Nous étions comme dans un rêve éveillé. J’habite Neudorf : le quartier était devenu méconnaissable me donnant le sentiment d’être dépossédé de mon espace. » Ses clichés, présentés par paires, montrent d’un côté les manifestants, de l’autre les forces de l’ordre. D’un coup d’œil, le visiteur saisit la disproportion des mesures sécuritaires : CRS en tenue de combat à côté d’un badaud qui prend des photos. Le crâne lisse d’un jeune anar’ contre le casque bleu marine d’un garde mobile, flash-ball à la main.
Déni de démocratie
A posteriori, les auteurs reviennent sur leur expérience. Vincent Hanrion, le cadet des photographes exposés à La Chambre, témoigne : « J’ai l’impression que nous sommes passés complètement à côté de la dimension politique et diplomatique que représentait ce sommet. Ces journées ont été pour moi un cours magistral sur ce qu’on retient d’un tel événement dans les médias : on a oublié que la plupart des participants étaient des pacifistes qu’on a empêché de manifester à cause de quelques anars’. » Comme Pascal Koenig, il affirme que ses photos ne révèlent aucun parti pris : « Au départ, je ne voulais pas sortir mon appareil. Mais c’était plus fort que moi. C’est un acte qui s’est imposé de lui-même. Parce qu’il y avait clairement un abus d’autorité, un déni flagrant de démocratie. » Certes : ici comme ailleurs, la sécurité a primé sur la liberté, et la photographie de témoigner de ses abus.
Impressions / « Zone occupée »
Parmi les nombreuses personnes présentes au vernissage de l’exposition, beaucoup se souviennent de détails qu’ils avaient oubliés : les détours interminables pour rentrer chez soi en montrant patte blanche et pass orange (ou rouge, pour les plus malchanceux) ; les CRS venus de Brest ou Dijon, incapables d’orienter les habitants perdus dans un Strasbourg méconnaissable. Des paroles du public aperçu impressionniste se dessine : « Pour moi, dit une dame, le sommet de l’OTAN fut celui de la vacuité, la désertion d’une ville. Au sens propre, nous n’avions plus le droit de cité : la cité ne nous appartenait plus. » Comme le dit Benoît Linder, « Une ville assiégée n’est plus que l’ombre d’elle-même, comme Strasbourg avant la Libération, il y a 60 ans. » — ou au moment de son évacuation à Périgueux, en septembre 1939, quand elle était livrée à l’armée française. Les tags anti-OTAN dessinés sur le sol de la ville indiquaient d’ailleurs « Zone occupée ». Comme un écho à une autre histoire…
Débriefing post-traumatique
Plus la soirée du vernissage avance, plus l’exposition Otan d’images ressemble à un débriefing post-traumatique, une cellule de soutien psychologique, presque. Ceux qui n’ont pas vécu le sommet disent avoir du mal à se rendre compte de l’impact : « C’est assez étonnant d’entendre les gens en parler : les images ne donnent pas vraiment l’impression de chaos. C’est plutôt le mélange entre paroles et photos qui permet de se mettre dans la situation. » disent Maud et Lolita, récemment installées à Strasbourg. Finalement, le sommet de l’OTAN, c’est un peu comme un concert de U2 : il y a ceux qui disent « nous y étions » et les autres. Et entre eux, une espèce d’incommunicable que les images parviennent à peine à dépasser. Mais le mérite de l’exposition est bien de susciter des réactions autour d’une expérience (presque) commune.
+ écouter quelques réactions des visiteurs, le soir du vernissage de l’exposition.
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Otan d’images
Jusqu’au 4 avril à La Chambre
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